Analyse / LAURENT MALET

A chaque numéro de Cleptafire nous proposons à un photographe, un critique, un enseignant d’analyser un cliché célèbre. Nous confions cette tache à Laurent Malet.  L’image choisie est tirée de la fameuse série « Last Resort »  et la propriété du  photographe anglais Martin Parr.

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26 Martin Parr (4)

Avant même de décomposer l’image, c’est l’image d’une décomposition en marche qui s’impose et indispose. Cette poubelle de premier plan suinte jusqu’au sol, débordante de papiers gras et de fourchettes en bois, comme se reposant sur la poussette. Ne pas laisser la poubelle s’imposer. Ne pas la laisser s’interposer. Fouiller autour. Y découvrir l’avenir, cet enfant concentré sur sa glace, adossé aux courses du jour, plongé du regard vers des parents hors champ. Y découvrir le passé auquel l’enfant a le dos tourné et qui se fish&chippe en duo sur le banc. Le passé ne se regarde pas. Il s’aime puisque s’aimer, c’est regarder ensemble dans la même direction plus que s’aimer l’un l’autre. Le passé comme l’avenir ne regarde pas l’objectif mais, comme l’enfant, est plongé vers le hors champ.

Mais qu’en est-il du présent, de l’instant décisif ici saisi ? Au loin s’en vont les nuages. La lumière vive et les ombres allongées suggèrent l’été, l’oisiveté, le temps suspendu où tout un chacun s’offre le droit de profiter du moment. Le doigt pointé juste derrière le passé détourne le regarde vers un nouvel horizon, invite à regarder ailleurs (ou higher) et à laisser libre courir à l’imagination. Avant de revenir à Brighton en 1984 où Martin Parr nous laisse libre de laisser courir l’interprétation. Est-il empathique ? Est-il ironique ? Que pense-t-il de ces gens qu’il a vus et qui ne le regardent pas ? Que voit-il de cette photo de vacances à laquelle il est étranger ? Tenait-il tant à ce qu’on décompose cette image d’une décomposition en marche ? Autant de questions qui ouvrent grand le hors champ des possibles et qui fait le talent de Martin Parr, maître de l’ambiguïté comme tous les grands artistes. Du coup, il faut bien faire le boulot à sa place.

Et si, tout ici n’était qu’abandon ? Abandon des corps qui, en vacances, ne demandent qu’à se régénérer. Abandon des immondices jonchées au sol avant d’être recyclées. Abandon de l’enfant dont on ne voit pas les parents et du passé dont on ne voit pas les enfants. Abandon d’un doigt pointé vers un nouveau départ. Abandon comme une renaissance, dont la composition du cliché rappelle certains tableaux à l’audace sous-estimée . Et toujours cette poubelle au premier plan derrière laquelle se mêlent passé, présent et avenir. Plus benne, la vie ?

Laurent Malet

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