Eric Guglielmi

Originaire de Charleville-Mézières, Éric Guglielmi a subi dans son enfance l’omniprésence de Rimbaud, sa tyrannie : la rue Rimbaud, la place Rimbaud, le musée Rimbaud, l’école Rimbaud… Adolescent, il est bouleversé par sa lecture. Quelques années plus tard, c’est décidé : il suivra les traces de « l’homme à la semelle de vent » et, entêté, il se rendra méthodiquement dans les villes visitées par le poète : Alexandrie, Attigny, Le Caire, Charleroi, Deville, Harar, Hargnies, Les Hautes-Rivières, Laifour, Londres, Monthermé, Obock, Ostende, Renwez, Roche, Tadjoura, Voncq…  » (…) Donc le poète est vraiment voleur de feu. Il est chargé de l’humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions. Si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme ; si c’est informe, il donne de l’informe. Trouver une langue* ; (…) » A cleptafire on l’a bien compris, tant et si bien que nous, cleptomanes de ce qui brûle, nous n’imaginions pas un seul instant, ce second numéro sans vous proposer la forge, l’humanité, les animaux, la langue d’Éric Guglielmi, lui le natif de Revin, lui l’enfant de la Meuse.

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Né en 1970 à Revin (FRANCE)

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Portfolio

De Charleville à Charleville

Par Yann Datessen

Il semble qu’être né à Charleville donne la bougeotte, l’envie de partir loin, loin et vite… Car Eric Guglielmi est un grand voyageur. Alors qu’il écume toute l’Amérique du sud a seulement 23 ans, en rapporte ses premiers reportages, il devient quelques années plus tard correspondant pour la presse française au Mali. Il y fonde, avec des photographes africains, l’agence « Djaw », mais de retour en France en 2000, après avoir pleinement mordu dans l’image, tout s’arrête, soudainement, et comme le poète qui du jour au lendemain s’était « opéré vivant de la poésie », Eric choisit le silence photographique. Un mutisme qui durera six ans. Je suis un piéton rien de plus, la série qu’il nous confie, a une place toute particulière dans son parcours puisqu’elle est celle qui l’a réconcilié avec la photographie, nous sommes en 2006…

Lorsqu’il y a 130 ans de ça, en 1876, il a lui aussi décidé de se taire, de laisser derrière lui les anciens parapets d’Europe, d’aller voir ailleurs si on voulait bien lui lâcher la grappe, « Rimbald le marin » a 22 ans. Sa vie, plutôt ses vies, il semble les avoir déjà toutes vécues : il a d’abord, chacun le sait, mis la poésie française à terre, – elle ne s’en est d’ailleurs toujours pas relevée – il a injurié la beauté aussi, des choses comme ça, trois fois rien : « on est pas sérieux quand on a 17 ans », lui qui a ringardisé tout le XIXe, la France d’alors, fleuron de la civilisation occidentale, ne les avait pas encore…

En l’espace d’à peine 6 ans, Rimbaud propose de réinventer l’amour, les belles lettres, la langue, le « je », le feu, la vie, et pour cela il fugue, une fois, deux, fois, trois fois, dort en prison, puis sous les ponts, dans les champs, traverse des centaines et des centaines de kilomètres à pied, souvent à pied, c’est un passant. Sous la bombarde prussienne, à Charleville, sa province supérieurement idiote entre toutes, il rêve de marches, encore et toujours, de voyages, d’absinthe et d’herbe, de voyance, bref : d’un dérèglement général de tous les sens, et quand Verlaine lui en donne la possibilité, il la saisit sa chance, l’étrangle même… On connaît la suite : les amants se reconnaissent, aussitôt ils détalent : Bruxelles, puis Londres, Bruxelles à nouveau, deux coups de feu, à la main gauche.

Verlaine en prison. Rimbaud de retour chez lui. Et puis quoi ? Que faire ? La poésie ? La poésie c’est fini. Et les Ardennes ? Aussi ! Que reste-t-il ? Marcher. La marche, comment la saisir ? La forge d’un mythe comment la circonscrire ? Rimbaud, comment s’en faire l’écho ? Pas facile… Heureusement, Eric est un orfèvre, au premier coup d’œil on le sait : ses couleurs, ses formes, ses lignes, il va les chercher dans le métal en fusion, sans protection aucune, il faut bien cela pour fixer des vertiges, des hauteurs, et puis l’usine, il connait, il y a été, en vrai… Eric est patient, il martèle, agrège, sertit la matière, puis attend. Quoi ? Que le minerai en furie durcisse, là, dans le cadre, dans son cadre et pas ailleurs, pour que tout soit là, au premier coup d’œil : oui, rien ne s’est perdu.

Eric est aussi maréchal-ferrant, cordonnier embrasé de lui-même, ses semelles de feu et ses gants de fer lui permettent d’approcher l’incendie décisif, ces zones de non-froid où les âmes exsangues de tiédeur sévissent encore. Dans le carré, joyaux de son format, il ramène des viandes ouvertes, le cortège des beautés avec lesquelles on les a incisées. Compositions béantes et cicatrices cautérisées, couleurs de gemmes chipées à l’infini : les lames sont noires, les sabres blancs, les couteaux rouges, les poignards vert, et les dagues bleues. 

Plongez dans le brasier encore terrible des feux qui brûlent les yeux, Eric est maréchal-ferrant, cordonnier embrasé de lui-même… 76 donc. Rimbaud s’est tu. Pour toujours. Et alors qu’il pense voir s’éloigner une bonne fois pour toute les rivages d’un continent qu’il ne supporte plus, en l’occurrence ceux de Harderwijk au pays-bas, il vient de s’enrôler dans l’armée batave, direction le lointain, ce qu’il avait toujours désiré depuis le début, depuis Charleville, depuis Roche, l’institut Rossat, les Ardennes, le froid, la neige, direction : l’île de Sumatra, le contraire…

« Départ »

Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.

Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.

Assez connu. Les arrêts de la vie. — Ô Rumeurs et Visions!

Départ dans l’affection et le bruit neufs!

Embarquement sur le « Prins Van Oranje », lui le peintre des voyelles, traversé du globe, première solde, beaucoup d’argent, d’un coup, jamais eu autant, la mer, l’infini du tumulte, le bonheur. Arrivé sur place : la forêt tropicale, la chaleur, les moustiques, il faut tuer des gens, une révolte est en cours, il est venu pour ça. Mouais… Décidément non, il n’est pas fait pour ça. Désertion. Prendre le premier bateau qui se présente et repartir… Pour l’Irlande. Tempête et lames de fond, il manque de faire naufrage en plein Océan Indien, ce n’est vraiment pas passé loin :

(…) Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,

Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots ! (…) **

Retour à Paris, puis Charleville. 77 déjà, Septembre, l’armée américaine ne veut pas de lui, il se fait alors engager comme caissier dans un cirque en partance pour le grand Nord : Stockholm, Oslo, Copenhague, revient « chez lui », pas pour longtemps, nouveau départ, à pied, où ? En Italie… Vous suivez ? C’est un piéton.

Comment donc suivre les traces de quelqu’un sans jamais régler son pas dans celui qui vous précède ? Car là était le danger, l’écueil. Après tout Epinal n’est pas si loin de Charleville… Eric a opté pour le décalage constant, l’a côté de l’image, l’écho, officier dans l’intervalle plutôt que dans la cadence. Plus complice qu’enquêteur, plus artiste que reporter, après un « big bang », il y a toujours un bruit de fond, qui dure… Il s’agissait certes bien d’écouter mais aussi de jouer sa propre explosion. Prêtez donc l’oreille, déréglez le reste, tout le reste, Eric vous montre comment. 78, Du port italien de gêne c’est l’embarquement pour Alexandrie, puis Chypre, il y est contremaître, un temps; et malade.

79 : Roche de nouveau. Repos.

80, Chypre encore, parce que ça lui avait sourit la première fois : du travail, chef de chantier, bagarres, manque de se faire égorger, envie alors d’Afrique, de son Afrique, ho oui l’Afrique… Départ. Arrivée. Aden, au bout la péninsule arabique, pour y faire trier du café, une fonction qu’il occupera longtemps… Entre deux eaux, allers-retours, ses basques de l’autre côté de la mer rouge, à l’ouest d’Aden où sa firme l’envoie parfois dans la fournaise du Harar. 81, l’ennui absolu. Réclame un appareil photo, se rêve géographe, explorateur, tente des expéditions. 82, monté en grade, le piéton s’installe au Harar, son appareil photo arrive, nouvelle passion, Arthur Rimbaud photographe, tiens donc, 83 passe. Puis 84 c’est la faillite, fini le café, retour à Aden. 85, ligne droite, la dernière, enfin « droite », il n’y en a jamais avec lui. Il devient marchand d’arme, cherche à en vendre. Il fréquente une abyssinienne… 

86,  prépare la caravane de son premier convoi : à Tadjoura, il cherche des chameliers et des porteurs. 87, son voyage d’affaire prend enfin la route, et c’est un voyage d’enfer : 4 mois, 60°c, pas d’ombre. L’acquéreur, un Roi en guerre, le paye mal. Fiasco. Au Harar où il retourne, c’est l’apocalypse, la mort est passée par là, des cadavres partout. Dans les rues, les mouches, ça pue, ça ne sentait déjà pas très bon, Aden est alors plus sûr. 88, parce qu’il faut bien vivre, nouvelle expédition,  les affaires finissent par marcher, plutôt bien. 89, il est « la terreur des chiens », empoisonne ceux du quartier, parce qu’ils chient sur le seuil de sa porte. 90, lors d’une promenade à cheval, une chute, sur le genou droit, il lui était déjà douloureux, à force de marche, c’était un piéton. Douleurs intolérables en 91, il ne dort plus. Il faut liquider ses affaires et partir. La mort dans l’âme il le fait, décide de voir un médecin, mais pas ici, au Harar, pas question qu’un pecno du coin lui tripote la jambe. 

Il traverse le désert en litière pour rejoindre Aden, son port d’attache, 300km sous un soleil de plomb, du plomb fondu, puis sous une pluie torrentielle. Il est retrouvé l’enfer, c’est la douleur et les chaos de la route. Il s’en sort tout de même. La peau dure. Le 9 mai, sur les conseils du médecin d’Aden, il prend un bateau, « l’amazone », pour Marseille. Hôpital de la conception. Irrécupérable : il doit y être amputé. Très haut, à l’aisne. Il va mieux, il rentre à Roche. Pourtant le moignon se rappelle rapidement à son souvenir : souffrances atroces, inhumaines, pas de mot pour décrire, puis trop longtemps qu’il n’a pas essayé d’en trouver, des mots, plusieurs saisons en fait… En Août, il repart, avec sa sœur Isabelle, pour Marseille, en espérant reprendre un bateau pour la mer rouge, là-bas, oui, la chaleur le guérira. A moitié inconscient durant le voyage, il est de nouveau admis à l’hôpital de Marseille, tumeur cancéreuse. Il dicte une dernière lettre et meurt le 10 Novembre 91, à l’âge de 37 ans d’un trou béant au flanc droit.

 » (…) Je suis de race inférieure de toute éternité.

Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s’allument dans le soir. Ma journée est faite ; je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l’herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant, – comme faisaient ces chers ancêtres autour des feux.

Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé.

Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève. (…) »***

Sept des œuvres d’Eric ont été acquises par le Département des Estampes et de la Photographie de la Bibliothèque Nationale de France et en 2010, 13 œuvres ont été acquises par le Musée Arthur Rimbaud.

*Lettre du voyant – Charleville, 15 mai 1871 – à A. P. Demeny

** Le bateau ivre, 1871

*** Mauvais sang – Une saison en enfer – 1873