Séance (s) / E.Barthere

La chronique d’Aloïse Maistre, auteure et modèle professionnel. Le concept : à chaque numéro, Aloïse pose pour un photographe, de cette rencontre naît un texte, un témoignage, un portrait inversé, oui : pour un portrait donné ce sera un portrait « rendu » ! Pour sa deuxième séance,  Aloïse est allée voir la mer,  à Nantes, et surtout a fait une rencontre… Celle d’Emma Barthere.

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Veilleuse 2

Il y a des fois où la vie nous tend des perches pour nous inviter à ouvrir des parenthèses extra-ordinaires. Quand une séance photo tourne au romanesque, récit:

Au hasard de mes recherches, je suis tombée sur le travail d’Emma Barthère. Sa série « pieds nus » représente ce que j’ai toujours voulu faire comme modèle : femmes nues, peaux blanches posant dans hangars abandonnés, friches industrielles. Plan large et harmonie des contraires. Ravie de cette communauté de regards, je sais à ce moment là avoir trouver ma collaboratrice. Très vite nous sommes mises en contact et nous nous rencontrons un mercredi -après-midi- gris- de -décembre dans un café place de la République. Emma est une jolie femme, rousse et douce. Elle a un léger et charmant accent du sud. Je ne remarque pas tout de suite qu’elle a un polichinelle dans le tiroir qui me dit-elle ne va pas tarder à pointer son nez. Très vite elle me parle de son envie de sirène, oui l’heure n’est plus aux pieds nus mais au queue de femme-poisson. J’accepte sans attendre, emballée par son projet qu’elle a déjà débuté  avec d’autres modèles. Mais voilà Emma n’habite pas Paris, elle vit avec son ami à Nantes et elle me propose de venir lui rendre visite pour me photographier. Vu son état elle ne peut se  permettre de faire des allers retours qui les épuiseraient elle et polichinelle. Nantes pourquoi pas Toulouse ou le Mans? je ne peux m’empêcher de tiquer à l’évocation de cette ville. Je décline gentiment l’invitation tendue par Emma et le Destin. Fraichement séparée d’un homme qui doute et qui travaille comme tailleur de pierre à Nantes la semaine, il est déraisonnable  de penser rompre le silence imposé  en profitant de cette situation pour tenter de le récupérer. Je lui explique vaguement  le pourquoi de mon refus  et nous décidons de remettre notre séance à une autre fois, sur Paris.

Chercher un ou une autre collaboratrice à quelques jours des vacances de Noel. Le temps presse. C’est peine perdue. J’abandonne l’article pour ce numéro.

Je suis remuée par ma rupture et j’ai ce désir de revoir l’homme qui doute.  Rattrapant la perche du destin, le soir de Noel je lui envoie un mail  pour lui proposer de passer  le nouvel an avec lui à Nantes  et je profite pour relancer Emma pour notre projet. Les réponses de mes destinataires sont positives. Elle me propose la séance le matin du 31. Il m ‘invite à passer deux jours dont la nuit du réveillon à Saint-Nazaire. Je sais sans douter que la suite sera épique. Amor fati.

Je suis reçue la veille du 31 dans leur bel appartement du centre ville de Nantes. L’accueil est chaleureux, j’ai l’impression de rendre visite à de vieux copains. A table nous faisons connaissance. J’interroge Emma sur ce désir de sirène. Elle me dit que c’est un rêve de gosse, elle a les yeux qui brillent. Je comprends que chacune des sirènes a sa place dans la mythologie d’Emma. Elle me dit que moi aussi j’aurais un nom .Je suis excitée à l’idée de ma métamorphose proche. Je suis excitée à l’idée de revoir l’homme. J’ai du mal à contenir toutes mes émotions, Emma m’apaise.

Elle a pensé à tout pour le lendemain. Emma ne veut pas que j’attrape froid; peignoir,baume du tigre, thermos, couverture : l’impression de se parer pour une expédition périlleuse. Avant d’aller me coucher j’essaye mon costume : une queue de sirène artisanale, 8kg de silicone impressionnant de réalisme.

Le matin nous partons sur la plage de la Bernerie à 1h de Nantes. Son compagnon nous conduit dans une grande kangoo, la sirène, Emma et moi. Il sera un précieux assistant et figurant pendant la séance. Le temps est couvert, le vent est levé, on guette les éclaircies.

Une fois le décor reperé, tout est question de rapidité et d’efficacité. Je rentre dans ma queue de sirène fourreau comme on rentre dans un rôle. Emma m’impressionne enceinte jusqu’aux yeux, je l’observe débordée d’énergie, gosse qui réalise son rêve, elle crapahute où elle peut avec son argentique, dirige avec assurance la séance.Elle a pris de la distance, elle désire un plan large. Elle me crie ce qu’elle veut  et c’est la course contre le froid ,une fois le peignoir enlevé, je donne tout ce que je peux de présence qu’elle capture avec enthousiasme. Les promeneurs curieux nous observent intrigués, je le suis tout autant qu’eux.

Je suis la sirène qui de son antre guette l’homme.

Transie de froid, on fait une pause. Elle a l’idée d’un autre arrière-plan, je lui avoue avoir peur de ne pas survivre à un deuxième round. Je crois être une cascadeuse en tournage. Puis tout se finit très vite. Me voilà rassurée, Emma est contente, elle me dit avoir vu de belles choses. On doit être patiente pour les résultats. Nous dejeunons au chaud dans un bar de la plage, la tension générée par le froid disparait celle de la deuxième partie de l’aventure monte. A quelle sauce la vie va t elle me manger ? Emma, maternelle, me promet que dans tous les cas elle m’accueillera en cas de mauvaise surprise, tout est rassurant à prendre puisque je navigue à vue.

La suite est aujourd’hui burlesque, elle fut un douloureux souvenir. Quittée à Saint-Nazaire la nuit du réveillon après un diner  dans le seul restaurant douvert : une taverne Alsacienne bondée d’une centaine de sexagénaires chapeautés et survoltés dansant sur du Dalida. Le matin du premier jour de l’année ressembla de trop près à un mauvais film français : averse sur la ville, nous avons vécu une rupture dramatique en huis clos ,éclairés par l’enceinte néon bleue  de notre hotel. Il faut le vivre rien que pour le raconter.

L’atterrissage se passa en douceur chez Emma qui n’aurait jamais cru voir lui revenir sa sirène en pleurs bléssée par l’homme qui ne doutait plus. Retour vers le foyer chaleureux et bienveillant. Deja s’écrivait ce jour-là un nouveau mythe né sans imagination, mémorable pour elle et pour moi.

Merci à toi Emma…

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