Voix Of / Eléna Ridker

A chaque numéro de Cleptafire nous proposons à un auteur non-photographe de prêter sa « Voix » à un cliché célèbre. Pour le troisième numéro : « Les trois grâces » de Terry Richardson est sous-titré par l’écrivain Eléna Ridker.

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 EN DEDANS LE SEXE DES HOMMES

par Eléna Ridker

J’ai fait l’amour, une fois, avec deux femmes. À une époque où cela représentait le fantasme de celle avec qui je vivais. Nous en parlions souvent sur l’oreiller allumé de nos étreintes, nous donnant des motifs d’excitation dans l’effort : nous rêvions tout haut d’un troisième corps à posséder à deux, homme ou femme, peu nous importait, l’occasion nous donna une femme.

On me la présenta six mois auparavant, cette autre, un soir d’hiver, un ami qui l’avait déjà pour maîtresse, une petite brune aux cheveux mi-longs, une toison discrète mais bien arrangée, une gamine de vingt ans, d’origine Égyptienne avec de grands yeux noirs, des cils épais qui lui donnaient l’air d’être maquillée en permanence, une poitrine pleine et dure, des hanches larges où reposait un dos étroit, comme un chemin, un corps étrange qui se cherche entre l’enfant et la femme, une bouche lourde que j’allais connaître, ce quartier de fraise : rapidement elle devenait une partenaire de jeu, ses fruits le printemps de mon vice.

Nous nous abandonnions souvent, depuis qu’un premier soir je l’avais entreprise sans finesse, dans l’un de ses dîners de semaine où les parisiens s’ennuient, j’avais été des plus directs, lui signifiant une érection dont elle était la cause, je le lui avais dit, elle vérifia. Nous nous abandonnions souvent l’un à l’autre sans véritable préférence de lieux, peut-être une fâcheuse tendance à explorer les commodités des restaurants, des bars, ou même des théâtres, certes rien d’orignal, mais l’essentiel était de disposer à toute heure des insanités de l’autre. Un temps, nous reportâmes un trop plein d’hormones sur le toboggan d’un jardin pour enfants, dans le port de l’arsenal, à Bastille, une enclave où jamais personne ne s’attardait passé l’heure des retours de bureaux des marmots, mais aux beaux jours revenus, chassés comme Adam et Eve du paradis par les touristes, nous nous réfugions dans la librairie de sa sœur dont elle avait les clefs, entre les manuels et les tomes juridiques qu’on y vendait. Plus rarement, quand le désir était trop fort et que nos corps s’interpellaient dans le silence de nos balades en ville, un hôtel pouvait faire l’affaire. Une fois, une seule, elle est venue chez moi.

Elle ne jouit jamais. N’a jamais jouit. Elle aime une chose parmi tant d’autre : m’ôter les ceintures en cuir que je collectionne pour les lancer au hasard des rues, m’interdisant de les ramasser, et s’amuser à me voir ainsi retenir mon pantalon qui me fuit. C’est que la gosse a de la suite dans les idées : me prendre un peu plus tard dans sa gueule, au détour d’un parc fermé, d’un hall d’immeuble, découvrir un membre au garde à vous,  « merci » me dit-elle… A-t-on jamais vu général si poli ? Avec autorité, elle me mène toujours à la limite, connaît les signes avant-coureurs de mes fiévreuses défaites, elle retire alors sa langue, remonte vers moi avec le sourire satisfait d’une jeune maîtresse qui conduit sa monture où bon lui semble.

Une nuit donc, que j’étais en compagnie de ma petite garce, au sortir d’heures supplémentaires qui lui en avaient fait rater son train de banlieue, je lui propose de venir dormir chez moi. Elle accepte. En chemin, je lui expose mon plan, l’occasion est trop belle, je lui demande ce que lui inspire le chiffre « trois », que c’est le fantasme de celle qui laisse ses longs cheveux clairs sur les épaules de ma veste, elle m’oppose comme seule réaction un rictus félin qui me donne ma réponse.

Nous arrivons. Ma compagne est surprise, je ne l’ai pas prévenue, j’explique, m’excuse, invente l’histoire d’une  collègue de travail fraîchement débarquée de sa province natale, des horaires de train qu’elle ne connait pas encore… Je les présente, elles ne se sont jamais vues. La maîtresse de maison est blonde, des Anglaises discrètes reposent sur ses épaules, les yeux bleus et ronds aux transparences infinies, elle est fine et musclée, un dos de cuivre, fourmillant de grains de beautés, un bassin sans démarcation ostentatoire, le petit cul pommelé de ceux qui s’en servent, des bras comme le cou des cygnes, sa bouche boudeuse a plus en chair une lèvre inférieure qui demande souvent qu’on la lui tourmente.

Nous buvons, mais ne nous saoulons pas. Je vais prendre une douche et les laisse. À mon retour, elles se sont assises l’une à côté de l’autre, elles parlent d’un appartement que l’une fait semblant de ne pas connaître. Il est tard et propose qu’on aille se coucher. Je déplie le canapé du salon, ma compagne quitte la pièce et va enfiler sa tenue de nuit dans la chambre où elle m’attend sur un coin de meuble, une cigarette allumée. Je reste à livrer des draps, des oreillers dans le séjour, des échanges de regards complices appuient une envie qui rôde depuis des heures, ma maîtresse n’ose pas me toucher, elle joue parfaitement son rôle, je fais mine de lui expliquer pour les volets, les lumières à éteindre, je pars et rejoins mon lit. Je suis accueilli par un autre sourire, un peu inquiet, ma vie sait ce qu’il va se passer, elle sait que j’en ai envie, elle, ne semble pas vouloir rater l’opportunité qui se présente. Je reste habillé et commence à sonder le sentiment qu’elle a de cette nuit que nous n’allons pas clore. Elle appréhende, ne connaît pas cette fille, cette petite brune dont elle a pourtant bien regardé les formes, la bouche, me dit qu’il va se passer quelque chose, mais qu’il faut en parler un peu et ne pas se précipiter. Comment fait-on pour lancer trois machines désirantes ? Nous sommes allongés sur un grand lit posé à terre, entouré par des tissus qui font comme une cabane d’enfants perdues. Un quart d’heure plus tard, elle me demande d’aller la chercher, la négociation finalement fut symbolique.

Notre voisine de chambré encore habillée, posée sur le lit, m’attend, ses yeux rieurs me toisent « enfin, vous vous êtes décidés ! ». Continuant à jouer la comédie, je lui murmure qu’elle pourrait venir avec nous, qu’elle dormira mal sur ce vieux matelas en mousse. Elle se lève derechef, marche sur les vieux ressorts du lit de fortune, en descend et m’accompagne pour rentrer dans l’autre pièce. À notre retour, mon amie s’est mise sous la couette, elle fume toujours. Je discerne de l’inquiétude dans le geste qui mène une cigarette déjà totalement consumée à ses lèvres, elle nous sourit. Je laisse l’invitée trouver sa place. Elle enjambe celle qui a déjà la sienne pour aller se loger plus loin. Je m’allonge alors au milieu, entre elles, à bonne distance de la dernière venue. Nous sommes embarrassés, que dire ? La situation est claire, implicite et pourtant, bien que d’accord tous les trois, les mots ont du mal à traduire l’envie. Je romps le malaise sur un ton faussement assuré : « Bon, on fait quoi ? ». Elles rient. Ma nouvelle voisine, à gauche, adossée au mur, s’encanaille d’une main cachée sous les couvertures qui va caresser quelque endroit de peau libre. J’ai peur que cela se devine, ne bronche pas. Je relance : « on n’a pas assez bu ! ». A ma droite, la réaction est immédiate, presque agacée par tant d’impatience, et comme pour sonder cette hâte, celle qui pense être la seule à connaître ce territoire pose la main sur mon ventre, tâtonne, et n’y trouvant aucune gloire, s’exclame que je ne semble pas si « prêt » que ça… Elle enchaine sur une note plus sereine, comme soulagée par mon manque de virilité :  » ne pourrions-nous pas juste nous endormir, nous presser les uns contre les autres ? Ce serait déjà un premier pas, il y aura bien d’autres occasions, peut-être demain matin ? Il faut plus de temps »… Sentant la situation m’échapper, je réponds que l’idée n’est pas mauvaise, que vraisemblablement elle dégénéra plus vite que prévue, et qu’à ce compte-là, autant se déshabiller et voir ce qu’il se passe. Ma maîtresse acquiesce.

Tout en me relevant, je leur envoie lâchement: « bon bah mettez-vous d’accord, je vais mettre de la musique ». Je me lève, sors de la pièce, y fais débuter un morceau et reviens en enlevant ma chemise. Je propose à ma compagne de prendre ma place au milieu et de me céder la sienne. Un peu surprise, elle me rétorque que cela ne changera rien mais s’exécute bien volontiers. Au fond du lit, la jeune sauvageonne profite de l’intermède pour enlever son jean en prétextant qu’elle sera plus à l’aise, nous l’observons dévoiler ses jambes, sa culotte…

Nous restons là encore un long moment, nous détendons à grand renfort de tabac et de conversations insipides. De temps à autre, j’embrasse sagement ma compagne pour ponctuer l’un de ses rires, je suis passé sous les draps et lui caresse le ventre, sa respiration s’est accélérée. À l’occasion recommencée d’un de ces baisers qui la tranquillise, elle en saisit l’occasion pour me retenir un peu plus et me proposer sa langue, je ferme les yeux, enfonce ma bouche dans la sienne et descend ma main jusqu’à son sexe. Elle est trempée et cela m’étonne. J’ouvre mon regard, constate le sien toujours clos, en profite pour lancer une œillade à ma complice qui nous observe, concentrée. Le bouton de chair que je parcoure se transforme, triomphe, et parce qu’il se fait moins malléable, je sais que nous y sommes. Entre nos deux bouches, je perçois un soupir, une jérémiade de détente, elle se laisse aller, enfin, je me presse contre elle et m’applique…

Vient un moment qui restera à jamais gravé dans ma mémoire de jeune homme, un basculement définitif, surréaliste, où ce corps blond décide pour nous trois : s’éloignant de moi et coupant doucement notre langueur, je le vois tendre le bras pour aller chercher la nuque de notre autre. Lui ramenant le visage, elle entrouvre la bouche pour l’accueillir, je reste là, hagard et fasciné par ses épanchements de tumultes roses. Leur langue comme sorties de leur tanière se mêlent et se découvrent, elles se lèchent, se visitent les lèvres et les dents. Ce bras blanc que l’une a osé vers la nuque de l’autre reste en place, immobile, n’appuie pas, c’était une invitation plus qu’un ordre. Elles ferment les yeux toutes deux, je les rejoins par-dessus l’épaule de celle qui s’est un peu détourné de moi, propose ma langue et m’ajoute à cet incongru mélange.  D’une seconde main qui ne cherchait rien jusqu’alors, ma compagne vient tirer sur la boutonnerie d’un pantalon que j’enlève, je contemple le résultat de ses premiers instants dont je suis plus le voyeur que l’acteur. La chose veineuse, terriblement enflée sort de son nid. Ne sachant pas quoi en faire dans l’immédiat, je la laisse se plaquer contre les fesses qui se tourmentent de solitude à côté de moi. Ainsi, unis peau à peau, lové aux rythmes des ondulations soupirées d’un corps qui centralise les premiers assauts, je viens récupérer encore un peu du baiser fraternel, me plais à en isoler l’une des bouches pour la savourer égoïstement.

L’intensité de leur étreinte monte crescendo, elles m’écartent un temps pour ne rester qu’entre femelles, cela me va très bien, je regarde du haut de quelques grands coussins, comme Sardanapale, les lames de couteau en moins. Elles ont une pause et finissent de se déshabiller, elles sont nues, entièrement, la couverture chassée à leur pied. De peur qu’elles m’oublient, je recommence sournoisement à noyer mes doigts dans la chair de mon amie, la main de ma maîtresse qui passe par là valide mon initiative, enserrant son poignet je pose contre le ventre ouvert qui n’en finit plus de déverser ses eaux des phalanges longs et agiles. Le corps blond se cambre, violement, le brun sourit d’insolence…

Tout s’accélère, les bravades aussi : elles se goutent, tour à tour, se renversent sur le dos. Les cous, les bras, les bustes, les ventres s’épousent, s’admirent, se requièrent, se combattent. Elles sont contre le mur, l’une s’enfouit dans l’autre, encore une fois je suis à l’écart, presque soulagé d’échapper à leur inspiration.

Vaincue, celle qui a décidé de laisser besogner son vampire a les deux mains agrippées dans la chevelure du démon. Après une litanie de râles, de grognes, puis un silence bref à outrager les anges, la victime lâche prise et se soumet aux tremblements de la chair. Payée de ses efforts, le regard désœuvré, l’amante d’un couple désarmé se redresse alors pour poser ses prochaines attention sur moi. Haletante et retroussée, elle a la bouche des fauves repus, lèvres luisantes des humidités d’un sexe accablé et maintenant connu. Elle vient, s’approche doucement, à quatre pattes, dresse ma queue, l’observe. L’inquiétude se devine dans mes yeux. Elle est la prédatrice, je suis sa proie, son autre proie. Et alors que je m’attends à périr sous ses griffes, la voilà soudainement rejointe par une silhouette qui semblait exsangue. Ma belle de jour réclame aussi son dû. Pour reprendre un peu de sa superbe, encore hirsute de l’instant d’avant, celle qui au regard dévasté par les drogues du vice venait là préserver son statu, commande à la jeune panthère de se pencher. S’exécutant, je me livre sans résister, des prunelles carnivores m’interdisant tout replis. Rapidement, je n’y tiens plus, et parce que mes suppliques les renforcent dans leur excitation, plutôt que de me préserver, elles s’associent dans une connivence cannibale à damner toutes les nuits ordinaires qui suivront… De provocations en acharnements, de soifs mal étanchées en morsures bacchanales, mon sexe n’est plus rien qu’un os, un jouet jeté à deux chiennes qui attendront à jamais d’être domptées. Se laissant parfois la place pour m’engouffrer seule, je ne sus plus très bien si je gémissais de douleur ou de plaisir, et quand je les vis tenter de m’achever par des embrassades au-dessus de ce qu’elles tenaient, râlant de la nouvelle saveur que l’une offrait à l’autre, je cru bien en perdre toute humanité.

Peut-être las de moi, elles finirent par m’abandonner pour se joindre en animal complexe, hystérique. A un moment pris dans cette nouvelle furie, encore mal remis de ce qu’elles venaient de me faire, mon amie qui se tenait au-dessus de la mêlée me réclama, croupe déployée. Bien que tourmenté par la peur de jouir, je m’y risquai. Il fut alors évident que son intérieur serré et plié par un dos cassée en angle droit m’interdirait tout relâchement, je profitai donc que les choses étaient bien faites pour lui présenter une vigueur retrouvée. J’entrai en elle. Elle jura de contentement. Comme je savais qu’elle aimait ça, je la pénétrai en me retirant aussitôt, de ces rythmes irréguliers dont il faut savoir jouer, je voulu qu’elle sentit toute les aspérités de mon sexe refroidi par ces allers-retours incertains, je voulu qu’elle me sentit l’élargir à chaque fois. Une bouche jalouse par en dessous profita de nous retenus l’un dans l’autre, pour passer sa chaleur sur toute les longueurs de nos peaux: ma bien-aimée brisa un peu plus ses reins de ce nouvel émoi, je vis son sexe palpiter une deuxième fois, le mien aussi.

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