Anne De Gelas

La plasticienne bruxelloise Anne De Gelas nous commente son travail : « Pourquoi la photographie… Pourquoi le dessin… Pourquoi l’écrit… Dans ma tête il n’y en a pas un avant l’autre, chronologiquement le dessin en premier, jusqu’à 18 ans et la découverte de la photographie par le négatif, des photographies de famille … Le (re)-tirage. Très vite naît le besoin d’associer collages, textes, rêves, dessins, photographies, d’abord dans des carnets de voyages puis dans un journal quotidien. S’est développé ensuite un intérêt de plus en plus grand pour la création de livres. Mon travail pose la question de la maternité, de la féminité, de ce qu’on nomme intimité. En 2010, la mort de mon compagnon resserre le sujet de ma démarche autour du deuil, le quotidien est bouleversé : les textes et dessins prennent de plus en plus d’importance, les images s’épurent, les photographies d’un quotidien trop difficile à vivre se raréfient, l’anecdote n’avait plus sa place… » Pour Cleptafire, voici quelqu’unes des pages tirées de ses magnifiques livres « L’amoureuse » (2013, éditions du caillou bleu) et « Mère et Fils » (2017, éditions Loco).

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Née en 1966 à Bruxelles (BELGIQUE)

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Il pleuvait des hommes...

Par Yann Datessen

Au bord des gouffres poussent des arbres. Sur ces arbres poussent des feuilles qui narguent le vide. Parfois une feuille trop pleine de soleil se laisse tomber dans le noir. Par son entremise elle informe le vide de son soleil digéré. C’est ainsi que se parlent les mondes, celui du dessus et du dessous, par l’entremise des feuilles. 

Où vont ces baisers que nous aurions voulus mais que nous n’avons pu donner ? Où se déversent les mots, les caresses, les regards quand ils n’ont nulle part où s’ancrer ? L’absence nous oblige, nous contraint à amonceler. Et faire son deuil comme on dit, c’est vraisemblablement une tentative pour se sevrer, vomir son soûl, se vider, se vider du vide de l’autre, une double négation qui multiplie en fait les choses à dire… Le deuil ne se fait jamais, en tout cas pas tant que nous sommes là à porter la présence de l’autre. Parce que l’absent existe tant qu’on y pense, tant qu’il occupe une petite source de la mémoire. Ainsi ça recommence, la coque se remplit, même si on écope, le deuil c’est un vide qui appelle le trop plein, ou plutôt c’est un gouffre au bord duquel poussent des oasis. Oasis de chagrin, oasis donc de trop plein, oasis de soleil aussi, parce que des arbres y vivent tout autour, des mélancolies solaires suspendues, le deuil c’est un vide dans lequel se déversent des larmes, des joies, des manques, les feuilles désœuvrées de nos branches, des correspondances bercées au gré du vent, lettres d’automne au néant quand elles tombent, Anne De Gelas en fait des livres.

Anne est plasticienne. C’est à dire qu’elle met la forme, toute la forme au service d’une idée, d’une pulsion. D’abord elle choisit le livre, objet de l’intime par excellence, le livre sur le principe de l’herbier, cette cabane de papier dans laquelle nous consignons des simulacres d’éternité. Chapelle à sève, des fourrages de toutes sortes y poussent, les collages sont des pansements, les traits sont des chemins, et à côté de cela rayonnent des photographies, des photographies revenues à la définition première de Niépce : héliographies, du soleil à écrire… Roman graphique où se conjugue photos, textes et dessins, pour encercler la réalité il faut parfois plusieurs angles, plusieurs tentatives. Texte et dessin au service de la main, donc du corps, de ce qui peut-être ne se dit pas, texte et dessin pour gratter la terre sous la peau. Photographie au service des yeux, donc de l’esprit, de ce dont on est presque sûr, photographie comme une lampe : pour éclairer ces sillons où poussent nos certitudes.

Structure éclatée, à chaque fois renouvelée, la mise en page épouse le modèle d’un journal, on y suit des esquisses, des fragments, des fenêtres reliées par du médium, des pistes s’ouvrent, d’autres se perdent, forêt du texte et clairières de l’image, tiges du dessin qui reprennent parfois les fruits de l’écrit, dans l’autre sens il arrive qu’écriture se fasse dessins, chemins à suivre dans le jour des pages, chemins à vérifier dans la nuit d’un ouvrage qui se referme. Ce journal on peut l’ouvrir à n’importe lequel de ces lieux, n’importe laquelle de ces dates, on peut y démêler un pouls, en soustraire un souffle, à quelque page où nous nous rendons il y aura un territoire marqué par le corps. Pourquoi ? Parce que la main : ici, la main a une bouche, elle a son accent dans le trait, son timbre dans les déliés, la main comme extension du domaine de la femme. Les mains sont partout dans le journal d’Anne et comme par l’entremise de l’abîme la main dessine et photographie d’autres mains. Des mains souvent sans corps qui rentrent dans le cadre, saisissent des cheveux, une joue, ou sinon un poignet, journal des mains peut-être d’un fantôme, un absent qui est toujours là, livre magique, incantatoire, lieu où se donnent rendez-vous des corps séparés, fragmentés.

Dans l’herbier d’Anne se déverse le trop plein. Profusion de la nature à l’intérieur d’elle, ces lierres qui montent le long de sa colonne, ces fleurs qui éclosent dans sa gorge au risque parfois de l’étrangler, si bien qu’il a fallu inventer un écosystème, tel un exutoire  : pour respirer, se tenir droite, transpirer et pleurer. Jardinier de sa mélancolie, le terreau est celui de son ventre, le soleil celui d’un amour interrompu, et si la pluie est peut-être celle de ses larmes, il y a avant tout une bombe végétale à laquelle il faut donner du substrat, de la lumière, des explications, cette bombe à retardement qui croît à ses côtés, dans la même maison, c’est son fils. Journal pour deux hommes, journal à six mains, journal cathartique, des pages pour étudier la croissance du fils, d’autres pour fertiliser les rhizomes du deuil, quand le journal intime prend la forme d’un exercice épistolier (n’en est-il d’ailleurs pas toujours ainsi ?), les êtres représentés, qu’ils soient doubles, fantasmés ou masqués, se parlent par dessus la canopée de l’auteure. Herbier donc pour se parler, leurs dire des choses, livre à cueillettes, livre à stigmates, livre automatique où se tracent sans le vouloir le fantôme des vivants et aussi les chairs roses des ombres, les uns tuteurant les autres, dans l’envol des feuilles nous survolons le continent d’Anne, continent surplombé d’un astre qui brûle encore, l’ombre projeté d’un fils sur elle, ventres des étoiles tournant l’un autour de l’autre, ombres et éclipses, soirs et matins d’une famille recomposée dans un livre.

La mère, le fils, l’esprit du père, sainte trinité et enfant sacré, au fur et à mesure que les pages se tournent nous remontons le chemin de sève d’un arbre de famille. En ce corps ramifié nous suivons, des racines aux bourgeons, tout ce qui fait la complexité de ses membres : descriptions de ce qu’ils sont mais aussi de comment ils prennent la parole, les uns les autres, de comment ils s’écoutent. Ainsi quand la mère tente de parler au fils, parfois le père répond, et quand la femme s’adresse au mari il arrive qu’en définitive elle ne conversât qu’avec elle-même. Arbre-livre, du lierre entre les images, le texte et le dessin serpentent entre les photographies, les traits sur le papier sont comme des cordons qui relient les protagonistes entre eux. De liane en liane, nous écoutons ce qui se trame, regardons vibrer les cordes, il y a comme des fils téléphoniques entre les êtres et les médiums : le dessin s’entretient avec l’écrit, l’écrit dialogue avec la photographie, alchimie du verbe, comme dans un grimoire les formules sont consignées, les expérimentations enregistrées, les soleils figés de l’image ont pour pierre de Rosette les esquisses de l’inconscient…

Portraits des branches, portraits des racines, au cœur des liens défaits ou rafistolés, au cœur des liens entremêlées, il restait à faire le portrait du tronc lui-même, cette tige qui a besoin d’explorer les gouffres pour nourrir ses feuilles, un arbre à palabre autour duquel la famille se réunit, un arbre à papier avec lequel parfois on écrit des bibles. Ce tronc précisément a la peau blanche comme une page, ce tronc qui est un ventre, ce tronc qui est une femme, lui aussi parle, c’est un personnage central qu’on ne voit pas tout de suite. Ce ventre qui presque sans autorisation s’étale, reconquiert les ruines, recouvre les pierres, jette ses mains, ses doigts, ces choses comme des souches sur son monde, ce ventre a d’abord appris la langue des forces du dessous, la langue tellurique qui gouverne aux laves, aussi Anne laisse faire son ventre, laisse faire sa main : écritures spontanées, esquisses inconscientes, refoulements des désirs par le libre trait, Anne se ramifie dans le noir, petit à petit, de plus en plus fort, Anne remonte jusqu’à la lumière, en passant par le dessin, en passant par l’écrit son ventre remonte jusqu’au soleil, jusqu’à la photographie… Ce ventre qui parce qu’il portait le voile du deuil s’est tu jusqu’à maintenant, maintenant ce ventre s’impose par delà les sous-sols, triomphe sur l’horizon et si les calques sur le crayon, le flou dans l’objectif, la pudeur et l’entrave sont encore là pour congédier quelques humeurs profanes, sous la cape respire un corps, mieux : un sein. Inventaire des grappes du corps, c’est ce que fait Anne, après les mains donc, après les visages, il y a le ventre, il y a le sein. L’iconographie nous le dit, la gorge des femmes porte en elle les germes de la licence autant que de la sainteté, c’est pourquoi la photographe multiplie les références religieuses comme érotiques : vierge à l’enfant, mater dolorosa, mais aussi emprunts Schieliens, il s’agit de convoquer des maîtres, leur demander ce qu’ils en pensent, conversations avec la famille mais aussi au sens large : avec les pairs… Qu’en pensent-ils ces autres fantômes ? Qu’en pensent-elles ces figures tutélaires ? Osera-t-on vraiment tout leurs montrer ? Car, au premier abord, on leurs cache bien des choses, par-dessus les corps, les visages, les souvenirs, on colle : on colle des supports rapportés du réel, des feuilles de calques transparentes, tout un tas de sortes de sfumato de papier, des vélums qui sont là pour dissimuler ou sinon permettre un délibéré… Sont-ce des bandages ou des voiles ? Pour guérir ou rendre les plaies pudiques ? Caresses pour se consoler ou s’empêcher de crier ? Dialogues avec les pairs ou plutôt dialogue avec le pater, lui demander comme une autorisation, s’autoriser à mettre bas littéralement : puis-je exposer le fruit de mes entrailles ? Puis-je montrer un fils ? Puis-je montrer un sein ? Et les deux ensembles ? Que n’a-t-on pas déjà dit de la mère et de la putain…

Dessins, des saints, des seins, tiraillement du sens, tiraillement des sens, tiraillement dans la monstration, journal à plusieurs mains, ne pas être seule à dévoiler, parce que « donner à voir » c’est accueillir la vie mais aussi l’expulser hors de soi, la matrice du désir est ici marquée au fer rouge du ressac des dieux : Eros et Thanatos convolent en juste noce, pile et face d’une feuille envolée. Mettre bas ou mettre à bas telle semble être la question. Oui, mettre à bas, mettre à bas le surmoi, attaquer le soleil, congédier le père, contester l’autorité de la douleur, se libérer… Car entre les jambes d’Anne naissent encore des hommes et son journal est la page par laquelle elle garde preuve de ses eaux; qu’elles soient d’encres, placentaires, de chlorures, ou de cyprine, ces liquides lui servent à inscrire une harangue féministe, faut-il encore la permission des hommes se demandent-elle. Pour l’intime ou l’universel quand on est femme et qu’on veut s’écrire, se dessiner, il y a toujours par-dessus l’épaule quelqu’un pour vous dire qui du bien qui du mal, héritage judéo-chrétien paraît-il : la vierge et l’enfant, encore eux, le père et le Saint-Esprit évidemment, sans oublier Œdipe et Jocaste, ça fait du monde quand on voulait d’abord commencer par soi. Pour autant ces tourments, ces influences d’astres, ces courants contraires, Anne ne se départit ni de la terre, ni du ciel, elle fait avec…. Aimer le père, aimer le fils, oui bien sûr, mais aussi laisser éclore son ventre, le reconquérir par le trait, le soleil de l’image, éloigner les ombres, aimer ses mains et arborer ses seins, se dessiner en fleur, se dessiner en pleurs, tuer la vierge pour mieux tuer la veuve, jouir en somme, jouir à nouveau.

Tels sont les cahiers d’Anne, quelque part où se croisent toutes les veines d’un arbre, où se gorgent les racines de son âme et se vident les nuages de son corps. Tels sont les cahiers d’Anne, un carrefour sémantique, une nappe phréatique, quelque part où il pleut des hommes, où s’infiltrent jusque dans les glaises des pages les chagrins et les fiertés. Tels sont les cahiers d’Anne, les monologues de ses eaux, les bruines de ses seins, une coupe dans laquelle on peut boire des vaccins, des antidotes, des contrepoisons, un endroit où si on ose on peut se colorer les lèvres de ses encres, la langue de ses nitrates, et peut-être même la gorge de ses cyprines. Tels sont les cahiers d’Anne, les hectares réunis des mains d’une femme, les forêts vierges de ses maux, les forêts veuves de ses mâles. Tels sont les cahiers d’Anne, un grand arbre blanc, un arbre penché au bord du monde, un arbre auprès duquel il n’est pas facile de s’approcher. Si un jour d’ailleurs cela vous arrive, il faudra ne pas faire de bruit, respecter votre chance, contourner les haies, en écarter les ronces, continuer jusqu’à peut-être vous glisser contre l’immense tronc, et quand enfin, adossé au sommier du vivant, vous lèverez les yeux au ciel, que vous considérerez comment un peu s’envolent les feuilles d’Anne, comment se dénudent ses branches, alors à ce moment là, à ce moment là seulement, vous comprendrez qu’après le printemps viennent les hommes, qu’après les fils viennent les vents, et qu’après la pluie viennent toujours les livres de femmes.

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