Bear Kirkpatrick

C’est une balade dans la nuit, la nuit profonde et sans lune qui vous attend. Avant même que la lumière ne fut, alors que les éléments du décor venaient d’être plantés, et que personne, encore, ne pensa à les éclairer, à la nuit des temps donc, là où tout commence. Le chemin ne sera pas facile, peut-être même sera-t-il abrupt et sauvage, car à travers les marécages désolés il n’est pas bon que tout le monde visitent les images qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant.* Venez donc découvrir le début de la règle du jeu, le début des belles sciences et des mythes, des mensonges primordiaux et de la poésie de l’évolution, venez avec Bear Kirkpatrick, photographe américain de 48 ans qui vit et travaille à Portsmouth, venez… Il connaît le chemin…

  • Bio 

Né en 1965 à Columbus (USA)

  • Site du photographe 

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La naissance à l’image de Bear est pour le moins surprenante, voire inquiétante, lui qui nous dit avoir commencé la photographie à l’âge de 13 ans en construisant son premier appareil avec une boite à chaussure, a d’abord eu une frousse bleue de ce qui faisait son visible… Jugez plutôt, car il a bien voulu nous confier l’histoire suivante : « Lorsque j’étais encore un très jeune garçon, je souffrais d’une malformation qui peu à peu m’a rendu complètement sourd. J’ai pu cacher ce handicap un certain temps, pendant une année même, comment ? En apprenant à lire sur les lèvres. J’ai alors acquis une capacité d’observation accrue ou tout du moins peu conventionnelle… Par la suite, avec la vue comme principale filtre pour appréhender le monde, je me suis mis à « voir » des choses étranges… Des êtres semblait « habiter » l’intérieur des gens, à commencer par mon père et ma mère. Je m’en souviens encore très bien, ça paraît dingue mais c’étaient comme des flashes étranges, des « choses » qui surgissaient soudain, là, en eux, et ces choses me paraissaient véritablement dangereuses. Je n’ai jamais pu dire – et je ne le peux toujours pas – ce qu’ils étaient, qui ils étaient, ou d’où ils venaient. La chirurgie a depuis réparé mes oreilles, mais encore aujourd’hui je suis resté obsédé, fasciné et effrayé par ces souvenirs d’enfance. Dès lors, je n’ai eu de cesse de travailler sur « les choses » qui changent de forme et/ou qui en contiennent plusieurs à l’intérieur. 

Je crois maintenant que tous nos sens fonctionnent ensemble mais qu’au final ils ne créent que des expériences incomplètes du monde, que beaucoup des choses que nous rassemblons par le corps vont en fait bien au-delà de ce que nous pouvons « sentir ». La démarche qui est la mienne est une tentative pour rapporter un peu de cette matière noire, forcer le non-ressenti à surgir, tout du moins le temps d’un éclair. Disons-le comme ça : mes explorations artistiques visent à révéler « ce qui est à peine perceptible », la part liminale de ce qui vit à l’intérieur des choses. » « Le titre hiérophanies vient des écrits de Mircea Eliade, le mot désigne l’origine ponctuelle d’une tradition religieuse, l’événement fondateur qui fait sortir un culte du néant : « Dans l’étendue homogène et infinie, où aucun point de repère n’est possible, dans laquelle aucune orientation ne peut s’effectuer, la hiérophanie révèle un «point fixe» absolu, un centre. Les lieux où se tiennent l’action de mes images sont dans des régions reculées, sauvages, des coins qui m’ont souvent pris des jours et des jous à débusquer. Cinq ans plus tard, avec en prime : deux cas de maladie de Lyme et une arrestation par des agents fédéraux, j’ai réussi à ramener 60 clichés : j’en ai gardé 25. En voici le meilleur… »

Là où dorment les vanités

Par Yann Datessen 

Que voyons-nous dans les hiérophanies de Bear Kirkpatrick ? Dans ce flash de lumière ? Sont-ce des nymphes que nous dérangeons ? Ou de fragiles mammifères qui n’auraient pas eu le temps de s’enfuir ? A l’aube de l’humanité, des civilisations, de la culture, avant le savoir et l’érudition, sont les mythes et les légendes… Premiers malentendus, travestissements des premières connaissances, la somme modifiée des expériences que l’on écrivait pas encore, c’est l’époque où tout se disait. Ces oralités, fragiles et malléables, ces histoires qui se transmettaient et se déformaient, que l’on nouait autour des arbres sous lesquelles, souvent, on les racontait, furent-elles nos lumières originelles ? Plongés que nous étions dans la nuit, la toute première nuit, celle du commencement, avant d’appuyer sur l’interrupteur, que sait-on de ce qui s’y tramait ? Qui s’en rappelle ? Voyez : voyez par vous-même : quelques micro seconde avant le début, avant qu’on ordonne fiat lux, un canular en latin, avant qu’entre les latrines de la nuit la grande ampoule diffuse, Bear allume ses projecteurs : ceux de l’histoire.

Qu’étions-nous alors ? Nus ? Oui, nous n’étions rien. En danger. Des proies. La nuit de glaise, la toute première, celle des temps à démiurges, le pétrin primitif duquel nous venons tous, nous y étions jusqu’au cou ! Histoire ou histoires ? Ici, nous y voyons les deux… Avec Bear Kirkpatrick nous ne sommes pas à la genèse mais aux genèses, encore dans les nuits sans livres, sans habits, nous sommes aux origines du mensonge des premiers mots, mais aussi des vérité crues d’une nature muette : c’est là que tout commence, big bang du vrai et du faux, là où les chemins se séparent, entre l’homme et l’animal, le savoir et l’ignorance, le jour et la nuit, la lumière et l’obscurité…

Mais que se passait-il avant le grand divorce ? Regardez : en-dessous des arbres, ceux aux fruits pleins, nous ne levions pas encore la tête. La connaissance aux branches ? Non, nous fouillions le sol, nous grattions la terre, courbés, le groin à la recherche de vers, de champignons, de racines, voyez : des animaux… Problème : d’aucuns n’y voient pas cela, d’aucun n’y « croient » pas cela, des hommes depuis le début affirment-ils, des créatures parfaites appelées à régner sur un vivant inférieur. Hiérophanies donc, début de la religion de l’homme, début de la vanité civilisationnelle, car dès que la lumière fut, ou plutôt : fut sur nous, il fallut s’expliquer… Qu’allions-nous dire à nos enfants, nos petits enfants ? Que nous mangions des charognes, buvions de l’eau croupie, avions peur du feu ? S’inventer. Construire la noblesse de l’homme, rattraper le temps d’humanité perdu, des histoire à se « relever », à s’élever, à s’éveiller, sinon à dormir debout… Apparaissent alors les mythes. Apparaissent alors les nymphes…

En éclairant d’une autre lumière, celle de la photographie, la lumière des « lumières », le feu qui donne à voir et qui n’aveugle pas, Bear nous convie à surprendre le mythe dans le noir, là où il se prépare à dévorer son jumeau : la connaissance. Dans l’obscurantisme métaphorique de ses proposition, nous y voyons sciences et légendes, la source et la source, au début les deux à égalité : l’eau et le vin, puis l’eau changé en vin, vin des peuples, ivresse, le vin changé en sang, transfusion du noir contre transmission du savoir. Voyez-y la lumière d’avant la lumière, voyez-y la naissance des nymphes, voyez-y ces arbres sous lesquels nous nous abritions jadis et sous lesquels, vraisemblablement, nous avons commencé à raconter des histoires…

Sélection Sexuelle

« La série sur laquelle je travaille actuellement s’intitulera « sélection sexuelle », théorie que Darwin a décrite comme l’étude, dans le monde animal, des stratégies de séduction (telle que la danse, les parures), de comment se fait le choix d’un partenaire. J’aimerais parvenir à y combiner ces trois choses:

1. La théorie ridiculisée en son temps de Charles Darwin sur la sélection sexuelle qui veut que le choix féminin soit aussi un élément d’évolution qui conduit, à force de répétition à la transformation de la morphologie des mâles.

2. Me référer aux peintures naturalistes du 19ème siècle comme celles d’Audubon et Catesby -qui montrent souvent le rituel d’accouplement.

3. M’approcher au plus près des aspects modernes de l’anxiété sexuelle : comment la diminution du choix de la femelle humaine d’un partenaire mâle (aujourd’hui le ratio homme / femme s’approche de 1:1) crée un point de basculement bizarre dans notre espèce. »

* Les chants de Maldoror – Comte de Lautréamont – 1869

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