Benoît Luisière

Benoît Luisiere

L’hypothèse de soi

Documentaliste de formation, Benoît Luisère collectionne les photos de famille. Pas les siennes : celles des autres… Avec un intérêt tout particulier pour leurs inépuisables répétitions, son attention a rapidement porté sur ce que l’on entrevoit dans ce rituel familial, sans jamais la nommer : la mise en scène d’une fiction, par petits mensonges consentis. « Quand je crois être celui-ci, vous me voyez celui-là. Y aurait-il autant de « Je » qu’il y a de « Vous » ? A cette question j’imagine des réponses probables et des malentendus certains. Qu’est-ce qui est véritablement constant dans l’identité, sinon son éternelle (dé)(re)construction. Les photos de famille sont mes petits théâtres de papier brillant, dans lesquels à la fois Moi et Autre, un personnage hybride et transitoire y joue « l’hypothèse de soi ». Suis-je bien cet Inconnu? J’hésite… » Né en 1972, Benoît Luisère a été le premier a nous envoyer spontanément ses travaux, il a bien fait…

Je est un mème

Par Yann Datessen

A tort et à travers l’on convoque souvent Rimbaud, précurseur de la psychanalyse, pour son désormais trop fameux je est un autre, lui l’ogre, qui voulait plutôt être tous les autres. Combien de fois n’a-t-on pas lu et reçu, cet argumentaire, ce cache-misère photographique, du « ce n’est pas moi, là sur la photo, c’est mon autre » ou encore « j’ai cherché l’autre chez untel ou untelle » etc.. Ok mais après? Que fait-on de ce je modifié, qu’en dit-on ? Que fait-on de cet autre qui est « là » aussi ? Benoît, lui, répond.

Benoît est un héro très (in)discret, un voyageur vernaculaire, un poète usurpateur, un voleur oui, mais pas de clopinettes : de trésors sanctifiées, de feu, ça brûle vraiment, et ça tombe plutôt bien… En parlant de reconstruction, d’invention multiple d’un même personnage, il questionne la fameuse identité -si fameuse qu’on a envie de la flanquer d’un « i » majuscule, Identité sinon dignité, l’humanité dans ce qu’elle a de fragile, de plus ardent, de ce qui à l’intérieur est, nous a-t-on dit, insécable, unique, un temps soit peu durable… Sacré : le mot est lâché.

Interchangeables nos souvenirs, nos gueules, nos familles, ferions-nous tous la même chose en défnitive ? Ferions-nous tous la même vie, de près, de loin, mènerions-nous tous la même barque ? voleur de feu, voleur d’âme et voyageur imprudent, à force de « s’échanger », de se transformer, d’essayer les peaux, les glacis des autres, c’est une quête au genre humain à laquelle nous convie le photographe, finalement, s’interroge-t-il, l’autre, mais aussi ses autres sont-ils vraiment quelqu’un ? Et si oui, à quel degré sont-ils si différent de lui

Questions : est-on assez sûr de soi pour affirmer que l’on est bien une entité stable à qui l’on donne le droit de dire : je ? Est-on si certain d’être « identifié » et « identifiable » ? Ne se découvre-t-on pas autre à toute occasion : à la maison, au bureau, avec elle, avec lui, en train de boire, pleurer, en train de jouir, sommes-nous toujours « là » ? Et si ce n’était pas le cas : qui prend alors notre place ?!

Questions : Etes-vous si sûr de vous adresser à la bonne personne en vous adressant à moi ? Auxquels moi(s) vous adressez-vous d’ailleurs ? A celui que vous avez connu à vingt ans ou à celui qui en a aujourd’hui cinquante ? Sont-ce bien les mêmes ? Cette personne à qui vous êtes si sûr de parler, de dormir, de travailler, de faire l’amour, est-elle une réalité ? Une réalité que tout à chacun pourrait vous confirmer ? N’auriez-vous pas construit mon personnage à force de malentendus, d’impossibilité à sonder, comprendre ce que moi-même je ne comprends pas ?

Question : qu’à -t-il fallu pour que je ne sois pas un autre ? Voire même : pour que je ne sois pas l’autre d’un autre ? Là, au feu rouge, dans ma voiture, ce soir au dîner, hier en lisant ce livre, n’aurais-je pas fait, indépendamment de moi, ce pas de trop, ce geste de plus qui changera à jamais mon destin, mes traits, mon corps, ma vie ? Une autre photo ne serait-elle pas, en conséquence, déjà apparue… Comment savoir ? Question.

Réponse : rentrer par effraction dans l’image, dans le temps, chez l’autre et dans ce qui l’a, aujourd’hui plus qu’hier, de plus précieux : son reflet, sa photo. Rentrer par effraction dans l’image, juste « pour voir », voir ce qui se passe, Benoît se montre partout, « à la place de », joue des rôles, constate ce qui le sépare des autres, de lui, il s’y verrait bien, ici, il s’y verrait bien, là, et nous aussi : la preuve que ça marche…

Tout en s’interrogeant sur le rôle de l’image photographique, ses pouvoirs et ses insuffisances, ses mensonges comme ses vérités -sa « transparence » aurait dit Barthes, sa faculté à être une « preuve » ou sinon un « évènement », Benoît s’est fait documentaliste sorcier, schizographe, chercheur en autrui, archéologue d’alter-ego, le voyageur imprudent des masques et des vies d’en face…

Voilà pourquoi Benoît, en remplaçant les visages, les siens, les nôtres, les leurs, n’en éclaire pas moins tous les autres : il éclaire comme le sentiment diffus d’appartenance à l’humain, de sa surface à ses plus inexplorés tréfonds. L’acteur Benoît, le masque Benoît, sa tête en forme d’ovale de souffre, Benoît s’éclaire nous, Benoît nous éclaire lui, sur le grattoir d’une boîte d’allumettes qui n’est que la boîte de Pandore des âmes mammifères, oui Benoît l’est, véritablement, et au premier sens du terme : un voleur de feu.