R E N C O N T R E

Cette rubrique rassemble interviews écrites ou filmées, visites d’ateliers et / ou présentations approfondies, sur plusieurs années, de la démarche d’un artiste. C’est la plasticienne française Danielle Chevalier qui ouvre le bal…

Née en 1944, Danielle Chevalier est plasticienne. Parallèlement à son activité d’enseignante en arts plastiques et histoire des arts, son parcours artistique est nourri de nombreux voyages ou de simples promenades, dont on retrouve les traces dans la plupart de ses créations. Des premiers monotypes réalisés à la fin des années 60, à ses dernières productions (Phytographies et Paysages Manchegos, 2013 ) sa pratique s’est développée en faisant appel à différents médiums ainsi qu’à de multiples champs artistiques, souvent mis en parallèle ou confrontation, tels que : peinture, dessin, volume et sculpture, photographie, photomontage, création numérique, installation, vidéo, livre et actuellement le multimedia.

Ses œuvres mixent les chemins de traverse de ces catégories. Des petites histoires (Grand Amour, Mémoires minuscules, Voyages récits et prélèvements) auxquelles nombre de ses installations font référence, à la Grande Histoire (Chacabuco, Tyranoptères, Brutosaures), et par-delà les thèmes regroupés en séries (Allégories, Nature morte, Paysages, Portraits, Scènes de genre), certaines notions, certains éléments et motifs apparaissent de façon récurrente dans son œuvre :

– la nature comme sujet ou référent (le minéral, Cailloux de poche…, le végétal, Tyranoptères, les arbres, les nids…), mais aussi comme source où puiser matériaux (collectes diverses) et mediums (ocres, charbons, sucs de végétaux).

– la référence au réel (éléments naturels ou construits, objets trouvés, transformés…)

– la notion d’archéologie (boîtes, vitrines, collections…), de mémoire (intime ou historique)

– l’espace de présentation,

– l’écrit et la narration (récit, énumération, témoignage, …)

Tout au long de ce parcours artistique, un fil conducteur fait dialoguer tradition et distanciation, grâce à la multiplicité des approches et aux questionnements engendrés.

Fil élastique, entre proche et lointain, entre approche matiériste et conceptuelle, entre vision intimiste et humaniste, toujours empreinte du vivant.

SERIE / CAILLOU DE POCHE

Un cadre. Un lieu.

Une photo. Un caillou.

Un paysage. Quelque part dans le monde, quelque part dans le temps. Un caillou prélevé sur place. Relief de la pierre, l’image plate qui donne une idée d’où on l’a ramassée.

Image plane comme on croyait jadis la terre, cette déformation qui met à distance, trompe nos sens, forcément; le caillou, lui, en réalité, en ronde-bosse, donne la vie, la rondeur du monde sur lequel nous marchons : il n’est pas autre chose que « lui ». La vérité est rétablie. Ou plutôt : Quelque chose de la réalité. Le vrai plus fort que le faux pour dire le vrai. Cela semble logique. N’en déplaise à Barthes… La transparence de l’image n’existe pas, la démonstration est faite ici. Mais c’est pourtant qu’il manquerait quelque chose si l’image n’était pas là, le caillou alors seul ne dirait rien.

Dialogue.

Deux fragments. Des morceaux de quelque part, de quelque temps, qui seuls ne se suffisent pas pour ramener un peu de quelque part, un peu de quelque temps. Des dimensions côte-à-côte, la première, la deuxième, la troisième, des partenaires d’essences, l’un qui documente l’autre, lui redonne un nom, une âme, l’autre qui en échange nourrit, donne son sang, son sang de pierre, sa chair, sa chair de caillou.

Témoignage.

Poches intimes, coffres-forts de par là où nous sommes passés, pour en garder les perles, les ors, les gemmes ou seulement les cailloux, des choses incroyablement précieuses parce qu’augmentées de la valeur de là où nous étions, une seul fois, peut-être, ces morceaux de roche investis de nous, de quelque part où nous n’irons plus, de quelque temps où nous ne vivrons plus, témoignages de nous-mêmes, de notre passage sur un grand caillou.

Geste divin du prélèvement, d’extraire et de contrarier l’ordre des choses, de déraciner la matière immortelle de la roche de l’endroit où elle devait rester, de toute éternité, changer l’ordre du monde, preuve que nous sommes passés par lui.

Petit poucet, nous remontons la mémoire de son auteur, d’un auteur qui marche, pierres à pierre, pierre à mémoire perdue, collection d’immortalités, de cartes aux trésors, dont ces pierres sont les pièces d’or, ou sinon les croix sur le papier : Un cadre. Un lieu. Une photo. Un caillou.

SERIES / PAYSAGES BOHEMIENS ET PAYSAGES VENITIENS

Il y a un mur, un sol, une surface fatiguée qui suinte le poème du temps. Tourner le dos à l’objectivité du grand angle. Isoler. Attendre et voir si ça bouge et même si « ça » ne bouge pas… Sur le principe des projections visuelles qu’on attache à la remorque des nuages nous y voyons des fantasmes immobiles. Paradoxe pour un bohémien, ne plus bouger. Sédentariser un rêve, le figer dans le marbre. Fixer un vertige donc : Principe photographique; principe subjectif, principe de la photographie subjective.

Traces et poinçons d’une architecture qui craque, modestie face au temps, des fissures réceptacles de modestie, des lichens et des mousses qui se ravitaillent des sucs de l’orgueil des hommes, l’histoire, la préhistoire : rendre modeste à nouveau. Nouveaux lieux, saint suaire d’un paysage qui transpire du liquide de nos souvenirs et de nos songes; lieu pariétal, c’est dans la cavernes des villes et des hommes qu’on y voit le dessin de la main de la nature, qu’on y voit le dessin de la main de nos rêves.

SERIE / LES TYRANOPTERES

Qu’elles sont fragiles ces coquilles qui convoquent des souvenirs d’enfance de nids que l’on a ramenés à la maison. C’est que le symbole même de la vulnérabilité, de la vie à préserver, lorsqu’elle est « à terre », à la merci du moindre prédateur, réclame en nous le mystère de l’empathie. Envie de couver, de protéger les futurs oisillons à naître, se substituer aux parents défaillants.

EIles tournent dans la main ces choses délicates, magnifiques coquilles bigarrées, tachetées, marbrées, une collecte de bijoux ovipares, c’est d’autant plus précieux, faire attention, manipuler avec soin, mettre au chaud en attendant la récompense de nos soins…

Tiens d’ailleurs : comment allons-nous les appeler ces petits monstres ? Il y a une indication sur l’enveloppe protectrice. Nous y regardons de plus près. A quoi correspond-t-elle ? A un lieu, une date, ça c’est sûr, et pour le reste ? A ce qui ressemble à des initiales. Une question en entraîne une autre : qui sont-ils ces J.S., P.P., PAPA D. ? Prénoms de pioupiou qui gazouilleront bientôt sur la branche en face de nos fenêtres ? On fait des recherches.

Non : ce sont les initiales d’un dictateur ou d’un tyran du XXe siècle.

Rejets. Mouvements antagonistes dans le ventre, comment rejeter l’innocence, comment rejeter la vie, comment rejeter son ventre ? Ils ne sont pourtant pas encore nés. Cette date, serait-ce une date de péremption après laquelle il sera trop tard pour agir? Une date de naissance qui donnera la mort ?

Et si vous aviez pu remonter le temps pour étouffer dans l’œuf l’un d’entre eux, qu’auriez-vous fait ?

Texte présentation (c) Isabelle Sengès / Photo portrait (c) Jean Cazal

Texte Séries (c) Yann Datessen

Infos

LE SITE DE DANIELLE CHEVALIER : ICI