A N A L Y S E

Pour cette rubrique nous proposons à un photographe, un critique, un enseignant, d’analyser un cliché célèbre de l’histoire de la photographie. De façon technique, esthétique, ou plus prosaïque, il s’agit d’aider le regardeur à décoder et comprendre les enjeux présents dans le cadre, d’aider l’aspirant iconophile à reconnaître les stratégies visuelles des artistes. Nous confions « Frontière » du grand reporter Alex Webb à Yann Datessen, responsable des ateliers photographiques de l’université Paris-Sorbonne. 

Photographe : Alex Webb

Titre : Frontière

Année : 1979

Notes biographiques : Alex Webb s’intéresse à la photographie pendant ses années d’études secondaires et a assisté aux ateliers d’Apeiron à Millerton, New York, en 1972. Il se spécialise dans l’histoire et la littérature à l’Université de Harvard tout en étudiant la photographie au Carpenter center for the visual arts. En 1974, il commence à travailler comme photojournaliste professionnel et  rejoint Magnum Photos en tant que membre associé en 1976. Au milieu des années 1970, Webb photographie le sud américain en noir et blanc, documente la vie de petites villes. Il couvre dans le même temps des pays étrangers comme les Caraïbes et le Mexique. En 1978, il commence à photographier en couleur, comme il le fera toujours par la suite.

Ce qui frappe au premier abord c’est la beauté surréaliste de cette scène, une beauté comme « intruse », un miracle d’envoûtement qui va complètement à rebours de l’action. J’avoue même avoir cru un instant à une mise en scène. Mais il se trouve que c’est bel et bien « vrai », ce à quoi nous assistons, là, devant nous : une arrestation… Après renseignements, nous sommes en 1979, à San Ysidro, Californie, un quartier de San Diego à la frontière des Etats-Unis et du Mexique. Le reste est facile à deviner : trois mexicains tentent de passer de l’autre côté, trois rangers les en empêchent, un hélico est là qui domine les débats. Deux groupes se détachent, l’un au premier plan, parfaitement lisible, un second beaucoup moins, au fond, sous la machine volante, mais on comprend… Ce cadrage à l’américaine, comme dans les films, nous implique fortement : nous sommes plus témoins que spectateurs, peut-être mêmes sommes-nous un peu avec eux, presque associés, les mains en l’air ou cherchant nos menottes : à chacun de choisir le rôle qui l’aurait pu jouer…

Après l’américain, le format Italien, celui dit du paysage qui permet au sens de lecture un développement progressif : nous partons naturellement de la gauche pour finir à droite, ainsi l’histoire se dévoile au fur et à mesure, du passé nous circulons dans le présent pour deviner en fin de course un futur immédiat. Je note que ce format « allongé », à l’horizontale, stabilise plutôt qu’il ne dynamise, en général nous y sommes dans le calme voire la passivité. Il y a d’autres éléments qui vont d’ailleurs dans ce sens : les lignes planes par exemple, renforcent ce sentiment « d’arrêt sur image », d’arrêt tout court donc, voyez comme la ligne d’horizon en orchestre trois autres : la plus haute passant par le sommet des crânes, les mains levées et les pales de l’hélicoptère, une autre juste en dessous qui glisse le long des visages, puis une dernière, moins évidente, tout en bas, qui semble serpenter dans les plus grosses fleurs du premier plan. Evoluant en strates, ces grands « traits » sont comme autant de couches superposées qui fonctionnent en fixateurs mais aussi en charpentes de la « maison image ».

Cependant -et c’est là toute l’extrême finesse de ce cliché, un nombre presque équivalent de lignes verticales vient contrarier ce beau jeu d’équilibriste. Le « vertical » est souvent là pour donner une sensation de cadence, de mouvement, de rythme, il marque aussi l’élévation, la transcendance, l’accès à l’idée pure : à Dieu. Bien sûr, ici, tous ces corps debout font offices de tempo, de marqueurs du temps, et le tour de force d’Alex Webb c’est d’avoir donné l’idée « d’arrestation en cours », d’une action en train de se terminer, grâce aux placements de ses lignes, de ses masses, il évoque une décélération, remarquez : trois verticales, trois masses, plutôt resserrées à gauche puis deux autres tout juste suggérées voire carrément volatiles sur la droite… « C’est terminé, tout le monde se calme, fin de la cavale »… Du grand art.

Du coup, il y a une véritable opposition structurelle : grosso modo quatre horizontales affrontent quatre verticales, un jeu complexe de dualités se met alors en place : l’immobilité réplique au mouvement, l’élévation rétorque à la (re)descente, le haut règle ses comptes avec le bas, les masses plus nombreuses à gauche, du côté du passé désespèrent de ne pouvoir rejoindre le vide qui s’offre à leur droite, vers le futur. Formellement cela donne une image tiraillée, violente et pleine de contradictions, pourtant tout ça reste hyper-construit, c’est une image dans laquelle on reste captif, d’où l’on ne peut s’enfuir, du fait de son quadrillage stricte nous sommes ici dans une magnifique cellule faite de barreaux…

En terme de composition, là aussi, on sent la patte d’un maître. Visez un peu les deux lignes de fuite qui se rejoignent presque en dehors de l’image et qui accompagnent le regard désemparé d’un des mexicains : nous regardons avec lui dans le même sens, là-bas, au loin, son rêve se brise.

Il y a aussi et surtout ce triangle inversé dont le sommet part des mains policières qui, au centre,  palpent un jeune homme dont les bras levés prolongent notre delta jusqu’aux bords du cadre. Une composition en triangle « assoie » une image, la rend stable, induit une notion d’équilibre et d’harmonie; c’est aussi un symbole spirituel, divin, dans l’histoire de l’art celui de la sainte trinité. Le fait qu’ici on l’inverse, comme une flèche céleste  tirée de « là-haut », marque bien l’idée de punition, de danger, d’insécurité, provoquant ainsi un sentiment de malaise.

Il est intéressant de noter que si l’on prolonge les lignes du triangle (ce qu’à coup sûr notre cerveau, toujours en recherche de formes reconnaissables et stabilisées, fera) nous obtenons un autre symbole : une croix, celle de d’interdiction : « défense d’entrer »…

Et comme si tout cela ne suffisait pas, des chocs, des heurts, des collisions, l’on en décèle encore à plusieurs niveaux. Par exemple : plastiquement parlant, ce qui m’a tout de suite interpellé -toujours sans jeu de mot, ce sont les contrastes -au sens large du terme. Si l’on mettait ce cliché en noir et blanc, on se rendrait tout de suite compte des forces qui sont à l’œuvre…

Les valeurs vont en effet du blanc au noir avec assez peu de transitions, une tempête approche, ombre et lumière se disputent  un territoire, il y a bien deux camps, et une diagonale partant en bas à gauche et finissant en haut à droite se charge de mettre en ordre de bataille ces belliqueux contraires…

Idem pour les couleurs : avec une diagonale inverse cette fois, qui voit se percuter un jaune floral et un violet célestes (notez comme ces deux diagonales « invisibles » reprennent la composition en triangle). Ce jeu de complémentaires* finit de séparer l’image en deux, d’en dévoiler toute la démarcation formelle. De plus, le jaune est une teinte chaude et terrienne, une parfaite rivale pour un violet aux nuances froides et évanescentes. Ce tapis de fleurs doré qui a plutôt tendance à nous faire oublier la brutalité de l’action est bien sûr symbole de richesses, de soleil, par extension de bonheur et de félicités…

Ce parterre féerique est d’ailleurs renforcé par une texture regroupant une profusion de petits cercles (fleurs mais aussi visages, mains et hélico) dont la répétition contredit le « lustre » des cieux. Oui : ces personnages sont bien en terre promise, celle de la ruée vers l’or, là où pousse le rêve, l’espoir de meilleurs lendemains, problème : le paradis n’accepte pas tout le monde.

Les références à « Adam et Eve chassés du paradis » ou encore à l’épisode de « l’Exode », thèmes qui jalonnent l’iconographie de l’histoire de l’art, sont selon moi implicites : en plus des gestes, des attitudes, de ce tableau paradisiaque, que dire de l’hélicoptère ? Vraisemblablement « placé » là pour actualiser la figure emblématique de l’ange qui dans le récit biblique est chargé d’expulser les fautifs, nous assistons à une scène historique : rien a changé, tout s’est transformé… A nous maintenant de méditer.

En somme, dans ce chef-d’oeuvre d’Alex Webb, deux cultures, deux civilisations se sont données rendez-vous dans un décor idyllique, l’une embarque l’autre, lui refuse son accueil, son asile sinon son Eden. Le photographe a, et de quelle manière, réussi à condenser dans un seul et même espace une foule de paradoxes « américains » : la violence et la beauté, la brutalité et l’hédonisme, la cruauté et l’humanisme, le sacré et le profane. Sheriffs, indiens, bible, terre promise, tout y est, God bless America pourrait-on dire : en tout cas dans l’image il semble ne pas s’en priver…

Y. D.

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