Jesús Madriñán


Né à Saint Jacques de Compostelle, en Espagne, en 1984 , Jesús Madriñán étudie les Beaux-arts à l’Université de Barcelone avant de déménager au Royaume-Uni pour passer sa maîtrise de photographie. Pour tout dire, nous avons fait sa découverte lors de Paris-Photo 2013. Fascinés par la picturalité de ses portraits nocturnes qui au détour d’un stand éclaboussait la foule. Il s’agissait ici de réunir deux séries : Good Night London 2011 et Boas Noites 2013, précisément celles qui rassemblent cette intrigante et splendide réflexion sur l’adolescence, la métamorphose, l’artifice, le documentaire, la photographie de studio et bien d’autres choses encore…

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Né en 1984 à Saint Jacques de Compostelle (ESPAGNE)

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Au bal des renaissances

Par Romane Djinasco

A la façon qu’ont eu les impressionnistes de s’affranchir des chaînes de leur atelier, Jesús Madriñán a décidé de faire voyager son chevalet; enfin sa chambre. Il a choisi la nuit pour poser son trépied, la nuit dans ce qu’elle a de plus photographiquement difficile, dans ce qu’elle a de moins propice aussi pour la sérénité d’un portrait : une discothèque… Démarche complètement originale que celle-là, périlleuse et techniquement improbable – à se demander si la difficulté ne fut pas le critère premier. Car quoi de plus contraignant pour un photographe, même d’aujourd’hui, que de vouloir capter l’intérieur, l’effervescence, le mouvement, dans le plus noir de tous les lieux? Si l’on sait que, comble de la difficulté, Jesús a souhaité travailler « à l’ancienne », avec une chambre grand format, soit le matériel le plus encombrant de toute la famille des appareils. 

Et puis, quoi de plus téméraire aussi que de venir déranger l’intimité quasi secrète de réunions adolescentes, ces espaces où le trouble de la nuit permet toutes les extravagances, tous les débordements ? Pour toutes ces raisons, sur le papier cela pouvait paraître irréalisable : techniquement pour les contraintes propres à la lumière, humainement pour l’approche, juridiquement pour les droits à l’image. Bien des photographes ne s’y seraient vraisemblablement pas brûlés les ailes. Jesús, lui, a pris le risque. Nous sommes à Londres ou en Galice -la région d’origine du photographe. Devant l’objectif, un défilé de modèles, des jeunes gens branchés, dont l’uniformité et l’internationalisme des panoplies qui sans complètement les brouiller, gênent à bien discerner les origines et les classes. Les poseurs ont été « castés », de préférence en fin de soirée, lorsque les clubs sur le point de fermer, offraient un maximum de corps déchargés (ou chargés) de toute l’électricité de la nuit. Dans la succession quasi hallucinatoire de ces visages en errance, il y a pour la césure, une ponctuation de natures mortes, des fleurs en l’occurrence, qui en plus de documenter l’artificiel du dehors, peut se voir comme une réponse en écho de ce qui se trame en dedans, en dedans les murs et en dedans les corps de ces jeunes filles et jeunes hommes en fleurs, un éloge aux fleurs artificielles de la beauté, du mal. 

 

 

 

 

 

Comme Nadar descendu dans les catacombes pour s’essayer à de nouvelles inventions luminifères, le flash de Jésus attrape des silhouettes vampiriques. Dans les sous-sols ténébreux des clubs de la vielle Europe il émane sur ces peaux blanches une étrange et morbide sensation d’apparition surnaturelle, sentiment renforcé par les fumigènes et les mousses. S’appuyant sur le procédé plastique du flash qui découvre, révèle, fait « apparaître » -et reprend l’idée de lumière stroboscopique propre à ce genre d’endroit-, nous comprenons dans l’hyper-réduction du spasme lumineux, la mue qui s’opère sur ces corps, nous les dé-couvrons délestés d’une peau caduque, leur peau morte d’enfant, toute prête à se revêtir des ailes de nouvel adulte (les papillons en serre-têtes et autres éventails en sont des rappels dans l’image). D’où le sentiment d’assister au gel de ces vies, au gel éphémère de l’adolescence, juste avant leur reconnaissance par le monde d’en-haut, celui des « plus » grands, eux qui sont encore en-dessous, dans les caves de l’enfance, eux qui sont juste avant leur renaissance. Plongeant avec ses personnages dans le brouillard et les émulsions, nous déambulons parmi des chrysalides et des cocons. Flashs qui les isolent, comme pour mieux dire la claustration dans la foule. Flashs qui annoncent des métamorphoses, des renaissances. Renaissance dans le fond, renaissance dans la forme, de cette opposition entre le traitement classique du portrait et l’approche documentaire contemporaine, s’exhale des chimères païennes, des icônes profanes. N’y voyez-vous pas le Saint Jean Baptiste de Léonard de Vinci chez cette jeune fille rousse, des Rembrandt, des Vélasquez, et même des Goya chez quelques autres ?

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