Portrait_SW

Marcus Buck

Restarchitektur

Un trou béant dans la ville… Au milieu du fatras bigarré des façades, un trou béant dans nos cités qui accumulent, siècle après siècle, les couches, les strates, les croisements, les juxtapositions, les proximités, les fusions, un trou béant dans nos rues : ce n’est finalement pas si commun. Ne vous y êtes-vous d’ailleurs jamais arrêtés, comme aspirés par ce vide impromptu ? Marcus Buck est un photographe d’architecture allemand né en 1970. Avec sa série très remarquée « Restarchitektur », littéralement « vestiges architecturaux », il montre la construction à un état intermédiaire où l’avant et l’après se côtoient dans le creux d’une parenthèse strictement éphémère. De cet invisible et mélancolique triptyque temporel existe l’entre-deux ou plutôt « l’entre-trois » : Un présent évidé mais rempli de l’absence. De trois absences, de trois vides, de trois temps, un néant peuplé de mille bruissements, mille souvenirs, des échos qui prennent corps sur d’infimes traces et empreintes de ce qui a vécu et de ce qui va vivre, ces choses tapageusement imperceptibles qui ni l’une ni l’autre n’occupent vraiment l’aujourd’hui.

Les monuments du vide

Par Yann Datessen

Sur les repères de ce-qui-a-été s’articulera bientôt ce-qui-va-être… C’est une loi empirique. Sur les fondations des temples grecques les hommes ont construit des églises, sur les fondations des prisons ils ont construit (plus rarement) des écoles etc. Et si les lieux civilisée sont toujours les mêmes, les temps, eux, changent. A la jonction des temps, à la jonction des ères, subsistent alors des traces, des indices, témoins de plans d’architecture, de la façon de faire des anciens, mais aussi, en écho, de la façon dont les hommes ont habité et irradié ces lieux. Archéologie immédiate de ceux qui étaient là avant, juste avant. En attendant, là, dans ce vide, il n’y a rien, il n’y a plus rien. Et pourtant, il y a tellement : des affects géologiques, l’empreinte d’une façade sur une autre, des preuves, des indices, des mémoires, nous sommes témoins de fouilles qui n’ont pas vocation à garder ni à transmettre mais à détruire. La vie passe, la ville passe, destruction définitive, réhabilitation, réarchitecturation. En attendant que reste-t-il ? Des fossiles dans lesquels hurlent les fantômes.

Une époque s’en va, « en direct », aux yeux de tous, toute la ville est prise à témoin de ce qu’on lui retranche : c’est fini, ça n’existera plus, en tout cas pas sous la même forme, pas celle que nous avons tant et tant de fois croisée, à se demander d’ailleurs si nous l’avions jamais vraiment remarquée… Car maintenant qu’elle n’est plus là, cette forme, nous la regrettons, l’abîme de la disparition nous fait trembler -qu’on aille voir du côté des époux Christo pour s’en convaincre. Et c’est parce que cette friche est encore remplie des odeurs de fauchage, qu’on y fait germer les regrets de ce qui ne se reverra plus, qu’elle se rappelle à nous comme d’une pierre tombale collective, elle est là pour nous rappeler que toute chose à une fin, même la pierre, même la ville, même les sociétés et nous, vaniteux, avec. Cet espace blessé mis en valeur par l’opposition de ce qui tout autour tient encore debout, présente ostensiblement son supplice générationnel. Comme la chair découpée, ouverte par un scalpel géant, nous entrons dans une intimité désertée, celle des êtres qui nous ont fait. Sur le seuil de cette vaste chambre opératoire, quelque chose d’inquiétant se manifeste, comme devant une profanation, un sacrilège, semble-t-il, le dessin traumatique de ce qui jadis étaient probablement des organes, des veines, des os, est là qui nous observe, la décalque d’un corps enlevé, arraché à l’éternité de la pierre nous réclamerait-il des comptes ?

Parmi ces vestiges encadrés de la vie qui continuent tout autour, au milieu de la suffocation architecturale d’une ville qui s’adosse à une bâtisse disparue, le regardeur happe ce vide comme s’il inspirait la poussière de la destruction. Saisi en même temps par la culpabilité d’une absence programmée par les siens, saisi par les mille murmures qui habitent ce lieu, il s’inscrit dans une logique d’identification et de subjugation : à l’image de ces traces qui subsistent et affleurent nous sommes littéralement « plaqués » sur la frontalité du cliché, fascinés et aspirés contre sa surface. Tout autant troublés par la découverte d’une mise à nu que par la morbidité froide et spectaculaire d’une autopsie, en empathie avec l’idée même du passé mais heurté par la vision prémonitoire d’un cadavre du futur, il y a ici l’appel d’un double vertige, celui de l’éternel recommencement d’un ventre ouvert et le repoussoir d’une crainte diffuse qui ressemble à la carcasse du monde.

Aspirés que nous sommes en dedans d’un espace grand ouvert, non clos, aspirés en dedans de ce qui est matériellement absent, à pieds joints hors-le-temps et pourtant de plein pieds dans la fatalité, il se dégage confusément de ce no man’s land le sentiment respectueux d’une commémoration. Faces à un monument, ou plutôt un non-monument, nous célébrons en creux de l’humain, son génie, sa fatalité, sa folie..

Commémoration aussi car à cet instant bien particulier de l’entre-deux civilisationnel après la destruction et avant la reconstruction, il y a contenu dans l’image, l’appréhension des ruines, le rappel de ce que peut la guerre. Simulation de la catastrophe, épiphénomène pour se faire peur, installation qui n’en est pas une, installation de la désinstallation, ready-made ou ready-destroy, pourquoi pas dire : « no man’s land-art » ?