V O I X O F

Dans cette rubrique nous proposons à un auteur non-photographe de prêter sa « Voix » à un cliché célèbre. Pour le second texte : ce portrait d’Alex Prager est sous-titré par le philosophe Nils Drana.

La mélancolie à dent de couteau

Elégie du gentil et autres âmes mal trempées…

Qu’il est dur de garder rage au ventre. S’adoucir est plus fort, plus simple aussi, plus lâche malgré tout. Il y a tant d’occasions de s’adoucir : un étranger, un enfant, de la musique, de l’eau chaude, une terrine sur du pain. La  rage est pourtant qui vaille la seule présence au monde. Prenez la gentillesse : elle plait au départ, séduit, comble celui auquel elle s’adresse, on parle de vous comme de quelqu’un d’agréable, de prévenant, de bien aimable. Puis, parce que la gentillesse lasse vite, qu’elle a ce défaut de ne plus étonner dès lors qu’on la devine ne pas être un effort chez celui qui la porte,  autrui qui la verra chez vous aura rapidement compris, presque d’instinct, il s’y engouffrera, et pour quoi faire ?  Pour vomir son défaut bien sûr, ses humeurs anthracites, sa bile. Car que risque-t-il ? Rien.  De se faire blesser ? Aucunement. L’histoire est toujours la même : après quelques semaines de relation nouvelle, au détour d’une phrase anodine, l’ami d’un « gentil-homme » glissera un mot, un geste, un signe microscopique,  quelque chose d’un peu froid, d’un peu vilain, qui viendra comme dire à la gentillesse elle-même : « je suis maintenant ton maître, baisse la tête, baisse-la te dis-je ! ».

Qu’il est dur de garder rage au ventre. C’est un effort constant, grand puisatier d’énergie vitale, mais quoi d’autre ?  On me parle de respect, d’une certaine distance comme meilleure façon de pratiquer le monde et ceux qui y habitent. Le respect est neutre et n’engage à rien. C’est comme se faire statue de marbre sur un champ de bataille, immobile quand deux factions en état de guerre font voler les boulets de canon. Et on sait ce qu’il advient à ceux-là qui ne prennent pas parti…

Entendez-moi bien : rage n’est pas méchanceté non plus que cynisme.

La méchanceté, ce vice le mieux partagé des territoires de « l’homme », vous aliène à l’objet de votre débauche. Un méchant aura besoin d’un faire-valoir sans lequel il ne sera rien, rien sinon qu’un astre se dévorant lui-même. Le méchant est cannibale et c’est en cela qui ne fait le choix de l’intelligence : il n’a pas de destin. Le cynisme ? S’il demande du talent, un peu plus de finesse, lui ne lasse pas.  Mais à se choisir adversaires toute personne, toute chose, il a combat perdu d’avance : le cynique restera seul, ou pis encore, il deviendra bouffon. Car le cynique amuse pour ce qu’il peut dire de vrai que l’autre n’ose, le cynique amuse alors qu’il cherchait à tuer, et c’est là peut-être son drame.

Non mes amis, rage au ventre est façon de se dire en colère. Une colère sourde, toujours là, tapis dans les entrailles, prête à bondir, comme la tique. L’homme en colère inspire la crainte par son extravagance et la force qu’il dégage, celle qui fait réfléchir le carnivore  face à lui : n’y perdrais-je pas une griffe à m’approcher ? Garder rage au ventre pour en être prodigue quand autrui en maintes fois se présentera à vous plein des détails de la malignité, voilà chose pragmatique ! On ne construit pas un monde parfait en prônant la joue tendue, on tente de s’adapter à celui qui est déjà le nôtre avec pour dessein de ne pas l’assombrir d’avantage.

Mais je songe à l’attentionné et au timide soudain. Ceux-là n’ont certes pas choisi de naître. Et pourtant, ils auraient bien dû s’en garder, car ils sont bien les plus mal lotis du règne animal et celui qui réunit les deux tares, un damné parmi les siens. Pour en connaître chez un ami le premier d’entre eux,  je le plains en vérité, sa timidité est le fer qu’un autre chez lui a disposé autour de ses chevilles. De la sorte, il n’est capable d’aucun conflit, ou quand il en tente un, partant au front désordonné et avec déjà l’envie de fuir, s’avoue vaincu avant même d’avoir ouvert la bouche. Le timide rate sa vie à passer son temps à affronter ce que d’autres ne considèrent pas même comme un marchepied. Le timide perd son chemin à s’effrayer de la première flamme et meurt de froid de ne plus en voir d’autres se présenter devant lui. J’ai pourtant de la tendresse pour ceux-là, car il semble que c’est leur corps, indépendamment de toute réflexion, qui a pris la mesure de ce que sont les hommes : les sachant vils et violents, en rougissant et transpirant au moindre contact, il vient par là réclamer de s’en éloigner, de courir, de trouver refuge aux grottes apaisées de la solitude.

Et que dire de l’attentionné ? L’engeance peut-être la plus flouée, la plus triste de ces temps d’obscure méfiance. L’homme aux égards riches, qu’ils soient discrets ou splendides, aura bien mal choisi ce mode de scrutin pour se faire élire. Il donne… Et de sa personne en premier, le trésor de sa vie : donner autre chose que soi-même est si facile. Oui l’attentionné donne des fragments de son être : une main, un œil, sa peau, ce dont il va avoir besoin au dehors ; il les envoie planer au-dessus de ses amis, comme une cloche bienveillante dans les pièces où l’on se parle, il les abandonne dans ces maisons qui ne sont pas les siennes et quand il rentre chez lui, c’est avec l’espoir, à chaque fois renouvelé, qu’il en cueillera des fruits frais le lendemain… Or, bien souvent, la fleur qu’il voit en l’autre ne donne rien sinon sa beauté grande ouverte, tel un réceptacle inerte, une antenne passive, un con imbécile qui ne déchiffre pas le pollen venu le fertiliser. Et quoi de plus normal : ces grains de vie sont d’une espèce rare, incompatible avec le genre d’autrui.

N.D.

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