Patrick Taberna

« Souvent les souvenirs sont liés aux cinq sens. C’est parfois étrange. Pour moi, ce serait un son. Parfois, c’est un goût, parfois une odeur. Au Japon, les gens disent que l’amour a le « goût du citron », il doit donc y avoir un chemin dans notre mémoire qui, par les cinq sens, nous ramène aux instants passés. Souvenirs.  La clarté des souvenirs est souvent liée à l’intensité d’un événement mais elle est encore plus nette lorsque les cinq sens sont sollicités. Et la plupart du temps, ces sens me font revivre ce que j’ai ressenti. Le goût des mandarines, toujours, me rappelle ma famille. Les mains de ma mère épluchant une mandarine, la table basse couverte de pelures rouge et une feuille de journal tachée par le jus de la mandarine. Et toujours présent en moi, une sorte de découragement, comme, peut-être, face à un amour déçu.  Le goût des mandarines me ramène à ces souvenirs d’adolescence, pleins de douceur et d’amertume. Pour Patrick, le goût des mandarines a le goût de ses souvenirs. »**Patrick Taberna est né en 1964 à St Jean de Luz.

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Né en 1964 à Saint Jean de Luz (FRANCE)

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Pour qui souffle Borée ?

Par Yann Datessen

Patrick Taberna nous dit : « J’ai commencé à photographier lors de nombreux voyages en Europe, Asie, Moyen Orient, Etats-Unis, ‘l’usage du monde’ de Nicolas Bouvier alors en poche… Peu après mon arrivée à Paris en 1987, j’ai fréquente assidûment le Club des 30×40. Dix ans plus tard, j’entrepris une exposition postale : ‘Passage en Ouest’. Parce qu’elles m’ont donné le goût du voyage et de la photographie, dix personnes recevront 37 photos chacune, à raison d’une par semaine. Cette aventure me permettra notamment de correspondre avec Bernard Plossu et Robert Frank. Toujours voyageuse mais plus intime, ma photographie aujourd’hui relève de plus en plus de l’autobiographie. »

Quand on prête attention aux « intitulés » des séries de Patrick, il y est question de frôlements, de passage, d’un fil ténu, celui des jours, là où s’ébroue la mémoire, où niche l’éphémère, dans le travail de Patrick il est question de sable, il est question de vent… Tout ce qui effleure, ne se retient pas, nous sommes au pied des légèretés d’un quotidien fugueur, oui en effet : ça a le goût des mandarines, la torpeur des madeleines, à la recherche de quelque chose : Patrick l’est de ce qui passe sous les portes, s’engouffre dans les écorces, oui, ça s’appelle le vent.

Silhouettes, ombres, hors-cadre : ni le plein, ni le vide, des présences plutôt. Mains, pieds, nuque, dos : ni le plein, ni le vide, des fragments c’est mieux. Les visages ? On ne les voit pas, ou si peu, et quand on les voit, ils passent, se transforment, ce sont ceux d’enfants, d’enfants qui jouent à cache-cache, avec les heures, avec les secondes, la lumière est douce. Bise de la lumière, elle est venue, madame caresse ses interlocuteurs, trouble un peu la précision du souvenir qu’on en avait, quand sommes-nous ? La lumière du printemps, la lumière de l’été, celle qui s’attarde, le soir, douce et chaude, ouvre les fenêtre, la nuit s’assoupit dans les coins, nous sommes déjà demain. Au soleil,1,2,3, cache-cache le temps, 1,2,3 c’est l’été, l’indolence, la couleur de l’indolence, la bise est venue des mandarines, mais aussi des ronds, des carrés et des étoiles, 1,2,3, formes géométriques, formules magiques, parce qu’elles, peut-être, ses formes, ses formules, retiennent… Oui, c’est ça : retiendront quelque chose du bonheur.

Mais Borée vient, Borée vient toujours, ça s’envole, ça va s’envoler, ça s’en va, ça y est : c’est déjà parti… Pour qui sonne-t-il, l’hiver ? Pourquoi sur nous les lunes éteintes ? Sa majesté qui accélère, lèse sir du pillage des vents, funeste des marées, oui, nous respirons son image, son souffle froid à l’envers, les temps dévorés s’en vont, ils sont déjà partis sur la crinière d’un cheval. Pêche à la ligne du vent, Patrick est un photographe d’Eole.

Il capture ce avec quoi on alimente les braises de la mémoire, lui qui se tient sur terre, tout en bas, un fil dans les mains, il lève la tete et regarde. Bruissements aux cimes, boucles d’oreille qui s’embrassent, rires d’enfants, rires qui à peine seront-ils dévoilés que la glace du dehors se chargera de les fendre, rires d’enfants, éclats de feutre déjà loin, des échos entre les rideaux, le vent soufflera en mode mineur, oui, un couteau dans l’écorce, ça piquera les yeux : un zeste, le dernier de Novembre.

Lorsque l’enfant était enfant, il jouait à contester le temps, les cerfs-volants emportaient avec eux les souvenirs d’Eole, ici-bas on s’embrasse, ça et son contraire, des images comme des ailes, celles de Patrick sont là, au-dessus, un peu chahutées par la brise, insaisissables, elles semblent nous inviter à quelque chose : les suivre, les retenir, les laisser s’envoler ? Autant en emporte le sel de la vie, ça a le gout des pulpes à embruns, aigre-doux le choléra des bonheurs passés, nous tenons bon la barre mais déjà ils s’envolent, ils s’envolent les cerfs-volants, ce sont eux, ces jouets d’enfants, frêles embarcations de Borée, qui nous tiennent par le bout du fil et rient à nous voir ainsi balloter par les sables du temps. 

De Emmet Gowin à Sally Man en passant par Robert Frank, Patrick Taberna est de la famille de ceux qui ont l’aventure de l’éphémère à sublimer, l’odyssée de l’intime à expliquer, ces photographes qui s’intéressent aux « passagers du vent », le sel et le sable sur la peau de ceux qu’ils aiment : ça a la couleur bleue des mandarines, la mélancolie sans sucres ajoutés, ce gout si particulier du talent à fleur d’oranger, autant de choses qui font de Patrick l’un des photographes français les plus touchants de sa génération.

Patrick Taberna est mention Fnac en 2000 avec ‘Nord magnétique’, lauréat Fnac Paris en 2001 avec ‘Nos Italies’ et lauréat 2004 du prix HSBC avec ‘Au fil des jours’.

** Texte de Takeki Sugiyama, TANTOTEMPO Gallery

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