Sarah_Orr

Sarah Orr

Adrift

Pour Romain Rolland, il existe un sentiment qui confère à l’homme une impression quasi religieuse, ce sentiment d’être en adéquation avec l’Univers, de ne faire qu’un avec lui, refusant ainsi le dualisme traditionnel qui le tient à distance de ce qui est plus grand, bien plus grand, de tout ce qui d’ordinaire le dépasse. C’est ce que le Nobel de littérature a appelé le « sentiment océanique ». La série intitulée Adrift, œuvre de Sarah Orr, jeune photographe irlandaise, pourrait en être la parfaite illustration. Récemment titulaire d’une maîtrise en Photographie de l’Institut technologique de Dublin, Sarah a parcouru les côtes de son île natale pour extraire cet incroyable vision d’un littoral riche et divers, littoral écrasé et transcendé par la double diminution de l’infini*.

Le sentiment océanique

Par Pauline Collinet

Adrift, en français : « à la dérive », titre mélancolique s’il en est, entend partager ce sentiment d’isolement et d’instabilité que peut conférer le monde dans lequel nous vivons. Dans ces photographies allégoriques, l’homme hésite : entre opposition et symbiose avec le spectacle offert à ses pieds, l’immensité ou le vide, entre le mouvement incessant de la nature (mer et ciel) et le caractère statique et minuscule d’un sujet photographié. La large part donnée à la mer, à la nature en général, seraient-elle l’expression de ce qui nous échappe, de ce que l’on ne peut contrôler ? Face à cette nature imposante et éclatante, les modèles de la jeune photographe se retrouvent seuls, presque invisibles, comme si l’homme happé par le paysage, s’oubliait en lui et, par là-même, était prêt à disparaître.

Pour décrire son travail, Sarah Orr utilise l’expression « being on edge » (littéralement : «être à bout») ; mais la référence au bord (« edge ») peut être pensée comme une clé de lecture pour cette série. Les personnages se tiennent debout, bras tombants, immobiles, en bord de mer. Figuration de l’état mental des sujets photographiés, le bord nous renvoie à l’idée de limite, de précipice, mettant en scène la notion d’abîme et de perdition mentale. Face à ces images, nous nous retrouvons dans cette même position : nous sommes là, interdits, figés devant le gouffre qui s’ouvre sous nos pieds.

Cette impression d’immobilité que confère la pose des personnages ne nous permet pas de répondre aux questions suivantes ; que va-t-il se passer ? Que devons-nous faire lorsque nous sommes nous-mêmes, au bord du précipice ? Maintenant, nous nous retrouvons là, à attendre que quelque chose influe sur nos âmes. Seul le regard au loin que nous imputons aux sujets peut être synonyme de salut (la présence de rochers dans nombre de photographies de cette série peut également évoquer toute une symbolique religieuse). Perdus dans les doux mélanges de teintes pastelles unissant ciel et mer, les silhouettes semblent chercher – et la douce harmonie des couleurs peut nous inviter à croire qu’ils la trouvent – une issue. Le fait de regarder au loin emporte les sujets vers d’autres horizons, les arrache à leur situation présente. Cette possibilité d’un ailleurs se lit alors comme une véritable libération de l’homme par rapport à tout ce (à tous ceux) qui l’entoure. Cet arrachement au réel ouvre la perspective d’un doux réconfort.

S’inspirant des œuvres de Caspar David Friedrich – peintre représentatif du romantisme allemand du XIXe dont le tableau le plus connu est Le Voyageur contemplant une mer de nuages (1818) – la jeune photographe irlandaise remet au goût du jour les questionnements principaux du mouvement « Sturm und drang » (« Tempête et passion ») initié par l’un des amis de Friedrich : le célèbre Goethe. De ce mouvement, nous pouvons retrouver, dans la Adrift, l’idée du conflit entre l’individu et la société, la volonté de celui-là de fuir celle-ci… Respectant au pied de la lettre (ou du précipice) le conseil de celui dont elle s’inspire, Sara Orr sait que « le peintre ne doit pas peindre seulement ce qu’il voit en face de lui, mais aussi ce qu’il voit en lui. ».