Shuwei Liu

La photographie contemporaine chinoise est en plein essor, son avant-garde désormais acclamée sur les plus grandes places du marché de l’art occidental. Encore complètement muselée jusque dans les années 90, elle est aujourd’hui, en partie, libre, et peut-être la mieux placée pour témoigner des changements extraordinairement rapides de l’empire du milieu.  A ce titre, le travail de Shuwei Liu est exemplaire : sous couvert de mode, il nous dévoile avec grâce et fragilité  cette deuxième Chine, celle dont on annonce la disparition prochaine, menacée qu’elle est par l’urbanisation à marche forcée, la transformation souvent dramatique de ses cadres de vie traditionnels en zones postmodernes. Né en 1986, Shuwei Liu vit et travail à Pékin.

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Né en 1986 à Tangshan (CHINE)

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Ci-contre : Intérieur du peu. Quelques herbes sèches, des oeufs avec du vivant peut-être à l’intérieur, et le reste qui conjugue les textures du temps et de la mort : allant du fer blanc cabossé au pot de terre ébréché, de la nappe poussiéreuse au ciment fissuré. Intérieur du simple. Des formes agencés et des couleurs qui s’épousent, frontalement, un petit tableau pastoral qui donne le ton.

Le ton pour la suite, la suite de ce que l’on va voir : un petit bout de femme quelque part dans la nature, un petit astre qui tourne autour de nous et autour de ruines, de champs et d’abîmes… Tourner autour du sujet, d’un regard, le photographe va tourner autour de cela lui aussi, pour qu’à chaque angle différent nous nous croisions dans l’espace, vous, elle, moi et lui. Intérieur de peu et simplicité du dedans, comme ce que nous allons voir, comme ce que nous allons deviner, comme ce que, à coups sûr, nous raterons… 

« Ce travail est tirée d’une série réalisée pour une collection de mode de mon amie styliste Momo Wang. J’y ai utilisé nombre d’éléments distinctifs du Nord-est de la Chine. Les modèles de tissus floraux par exemple, ou encore la chambre à coucher et la vieille cuisine campagnardes sont typiques de cette région. » Qui est cette héroïne ? Cette jeune fille savamment accoutrée,

ce petit rat des villes à l’exploration d’une planète étrangère ? Est-elle à l’autre bout de l’espace, à l’autre rive du temps ? Vient-elle d’atterrir dans un rêve, un souvenir, un endroit peuplé des félicités de l’oubli ? Chez Shuwei Liu, Le petit Prince est au féminin. Aux allures d’aviatrice, d’innocente tombée d’un grand soleil, une petite fille est perdue sur les collines et montagnes du Nord-Est.

Ci-contre : Image iconique de la série, cette jeune fille au coq n’est pas la seule en 2012… Puisque nous retrouvons cette même (belle) idée dans un magnifique portrait de Delphine Schacher réalisé en Transylvanie (avec une poule). Dans les deux cas, la confrontation d’un visage jeune, noble et pur avec un animal de ferme symbole de maternité (mais aussi de sorcellerie et de pauvreté) donne à l’image une force incroyable. 

À noter que nous retrouvons des oeufs dans l’une des natures morte de la série. Ce qui, tout en donnant du liant à la séquence, renforce la notion de temporalité et de vitalité. Quid du coq et de l’oeuf : combattant domestiqué, sourire altier de sa maîtresse, chacun sa mission, l’un fertilise, l’autre apprivoise, même si apprivoiser, comme dit le renard mangeur de poule, apprivoiser c’est créer des liens… 

Sont-ce des avions là-haut dans le ciel ? Peu importe : tendre l’oreille et dessiner un avion, oui : deux ailes et un bec, prévoir qu’il vole de nuit, un feu et du bois, il va faire froid, le silence tout autour, la voûte et se ficher en-dessous, des poussières et quelques étoiles pour le dîner, revenir à la sauvagerie, raconter. Lèvres pincées si tu t’approches, deux ailes et un bec ? Petite fille à l’oiseau, quelles sont tes nuits si loin ?

Sont-ce des ruines ce refuge ? Peu importe : prendre des notes et dessiner un coq, oui : dessine-nous un coq, prévoir des bougies aussi, un feu pour la nuit, il va faire froid, le silence tout autour, pas grand chose d’autre : le ciel, des pierres et quelques œufs pour le dîner, revenir en ville, raconter. Sourcils froncés, au loin, mais que regardes-tu ? Petite fille à l’avion, quels sont tes rêves inquiétés ? Au loin qui approche, cette ombre à l’horizon ? Je m’en vais moi te le dire : ces petites choses avec de la fumée, ce sont 

les limaces d’acier et de verre qui d’en dessous suintent du béton, la bave grise sur lequel glissera bientôt l’immensité coagulé : leur Léviathan de reine. D’où sortent ces petites choses avec de la fumée ? De la ville petite aviatrice, de ce gros ver qui vient, qui aplati tes montagnes, tu es au seuil de son ventre soulevé, au bord des voraces de ses peaux fades, ils arrivent, avec de la fumée tout autour, les yeux fous, un gros ver couché sur le flanc.

Toute proche mais qui s’éloigne, cette lumière auprès de toi, d’où vient-elle ? Tu devais me le dire : ces petites choses avec de la paille, ce sont les plumes de mes amis qui au-dessus couvent le pré, la coquille sur laquelle tourne le monde, le mien : mon coq en est leur roi. D’où sortent ces plumes qui couvent de la paille ? De la campagne petite aviatrice, de cette avion qui vient, qui s’élève des montagnes, tu es sur la piste de son compas, au bord des boussoles de ses ailes d’acier, il se pose, avec de la fumée tout autour, l’hélice invisible qui va trop vite, un avion couché sur ton flanc.

Géographie des lignes bleues, géologie des coquilles, tu devra taire les cartes qui mènent jusqu’à toi :  la paille dans ces petites ailes, ces insectes dans ses plumes, ces plumes dans le pré, la coquille sur son bec, ce sont des bijoux dont tu as la clef. D’où sortent ces coffres qui contiennent de la paille ? D’où sortent-ils ? Des jouets et des petits avions, des plumes et des oeufs, tout ça dans les coffres sous la paille, la clef sur ton cou, dans ta main, ou sinon cache-la dans les coquilles, dans les coffres, partout ou ces bijoux, ces joujoux seront à l’abri…

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