Thomas Devaux

ATTRITION

[Corne de brume] ça sonne [Trois fois]. Embarquement. [Bruit d’eau]. Un fleuve noir. Sur son sourd clapot, entre ses berges, vous y verrez des ombres ivoirines, un Léthé peuplé d’hybrides perdues et d’anges extravagants : l’univers de Thomas Devaux vous ouvre ses bras recomposés… Créatures étranges, oui des clonages et des songes, un démontage des bonnes formes, aux confluents des maîtrises anciennes et des techniques nouvelles, vous y verrez beautés d’éther, des monstruosités de flanelles, des walkyries lactescentes, des fantômes recousus, l’on y sanctifie et l’on y profane en même temps, les trois grâces et les esprits déchus seront aux rendez-vous, Thomas Devaux, un poète chirurgien, ou pour le dire comme Mary Shelley : un Prométhée moderne…

Contre-feux et sutures

Par Yann Datessen

Parce qu’il va chercher sa matière brute dans les backstages des grands défilés parisiens, ce photographe de 32 ans a très tôt intéressé le monde de la mode, pourtant lui, de ses reportages dans le milieu, ne fait qu’y rassembler des « corps ». Vous avez dit voleur de feu ? A ce stade, pas encore. Car en ramenant avec lui dans son atelier la quintessence de la beauté corsetée, le véritable travail n’a pas encore commencé, il se met tout juste en place. Que fait Thomas de ces anatomies collectées ? Il les démembre… Les découpe, les fragmente. Une phase méticuleuse de couture débute alors : un bras par là, un nez par ici, le papillon d’une bouche, l’araignée d’une main, des scalps… Il utilise un fil et une aiguille numériques pour re-créer de toutes pièces d’intrigantes icônes. It’s « alive » ! Pourrait-il s’écrier… Prométhée ? Sans aucun doute. Mais l’acte de création continue.

La foudre numérique qui est passée par là, l’énergie silicium qu’il a fallu pour infuser le souffle vitale, semblent avoir transcendé la matière, comme brûlés, usés, partis en fumée, ces corps nouveaux, magnétiques, électrisés, ont l’apparence boréale de divinités inquiétantes. Hydres à langue de cheveux, visage spectral, torses aux sept mains, Cerbères femelles, le bestiaire convoqué par Thomas est plein de métamorphoses dantesques, tarariennes… Et pourtant, reste cette grâce indéfinissable devenu immatérielle, ces corolles de vapeurs blanches qui semblent s’étioler, des chimères prêtes à se disloquer, un panthéon de volutes éphémères. Sous nos yeux donc des aberrations de la nature en déliquescence de beauté, et ces beautés en « dé-composition » se nomment Attrition. Attrition : du nom de ce qui par broiement, frottement ou usures perd sa substance organique au niveau des viscères, l’attrition est aussi le regret d’avoir péché, par crainte du châtiment de l’enfer… », la série de Thomas nous renvoie explicitement au sacré et à l’iconographie chrétienne.

Pièta, Archange, auréoles et couronnes, vierges, cérémonial, fleurs et épines, tous ces corps « arrachés » aux immanences triviales du glamour et de la mode ont été comme sanctifiés par le passage dans les petites mains du photographe -qui n’a jamais aussi bien porté son adjectif de plasticien. Mais voilà, aux déformations et mutations parfois monstrueuses, ces icônes renversées, presque antéchristiques, nous interrogent. Qu’y-a-t-il encore de sacré dans notre rapport contemporain à l’image ? Les réponses semblent claires : de plus en plus stéréotypée, glacée, trafiquée, les images du « beau » nous sont aujourd’hui vendues comme religieuses. En cela, Thomas Devaux est un gentleman vandale qui grave, taggue, modifie nos objets d’adorations, ces piliers de la dévotion païenne et de l’esthétique marchande, il leur redonne leur mortalité – moralité ? -, un aspect à nouveau profane.

A ce titre, Thomas pourrait se revendiquer de l’iconoclasme (du grec εικών eikon « icône » et klaô « casser »), ce mouvement qui prône « la destruction délibérée de symboles ou représentations religieuses appartenant à sa propre culture. » D’un point de vue formelle, même si les relations qu’entretiennent les images de Thomas à la peinture sont à peine voilés, il tient à son statut de photographe. A la façon qu’il a de griffer, effacer, écrire, diluer, manipuler ses clichés, l’on pourrait ainsi le rapprocher du pictorialisme, ce premier mouvement photographique qui voulait se hisser au « niveau » de sa grande sœur la peinture en imitant ses procédés. Pensant à leurs descendants d’aujourd’hui, les néo-pictorialistes, le travail de Thomas n’est pas sans rappeler certaines approches plastique de Joel-Peter Witkins et de Sarah Moon. Mais aussi et surtout, nous retrouvons de magnifiques références au grands maîtres de la photographie de mode comme Man Ray , Horst P. Horst, Erwin Blumenfeld, ou plus près de nous : Nick Knight. De son univers nuitamment luxurieux on y trouvera encore des filiations avec le peintre Egon Schiele, le projet d’Orlan, le cinéma de David Cronenberg, et jusqu’à celui de David Lynch, dont Thomas a d’ailleurs inaugurer le club parisien, le Silencio…

Thomas Deavaux a remporté différents prix, dont la Bourse du Talent « MODE » 2011. Il expose dans plusieurs pays et est publié dans de nombreuses revues internationnales. Un catalogue regroupant la plupart de ses series, est disponible à la vente (« Attrition » (ISBN : 978-2-7466-3721-4).